vendredi 5 février 2010

Lucien Boullier

Un homme, qui exerçait la profession de facteur, vivait à la campagne dans le charmant petit village de Mâlain à une vingtaine de kilomètres de Dijon. Cet homme se nommait Lucien Boullier, mais tout le monde l'appelait simplement Luc. Il vivait avec sa femme, une femme solide, une femme de la région, une vraie paysanne. Elle n'avait aucun travail mais son caractère ne lui permettant pas de ne rien faire, elle s'occupait donc de toutes les tâches pénibles de la maison, qui ne lui suffisaient d'ailleurs pas. C'est pourquoi elle élevait aussi des oies et des poules dans le modeste jardin de leur minuscule chaumière. Le couple, assez mal assorti, vivait aussi avec la mère du facteur qui avait élevé seule son fils car son mari s'était enfui en apprenant qu'elle était enceinte. Et, même après de nombreuses recherches entreprises quelques années auparavant, ils n'étaient pas parvenus à le retrouver.

C'est l'histoire malheureuse qui frappa cet homme quelques jours après son trente-deuxième anniversaire que je vais vous raconter maintenant. Cependant, j'ai le devoir de vous avertir, avant de commencer, que je tiens cette histoire d'un vieil homme frappé de folie et qu'il s'agit peut-être d'un tissu de mensonges ou pire, de la vérité.


Un beau jour d'été, alors que Luc se rendait, comme à son habitude à sept heures précises, au bureau de poste de Mâlain afin d'y trier le courrier pour la distribution de onze heures, il découvrit un courrier pour le moins troublant, puisqu'il était destiné à Monsieur Yves Boullier, son propre père, mais à une adresse où il n'avait jamais rien eu à distribuer. Très intrigué par cette lettre ou plutôt par le destinataire, il se pressa de terminer son tri, de grimper dans sa camionnette jaune et se rendit aussi vite qu'il put à l'adresse indiquée. C'était une vieille bâtisse isolée du dix-huitième siècle, mais qui n'avait sûrement pas été occupée depuis quelques dizaines d'années. Les volets étaient fermés, la boite aux lettres encore pleine, mais ce qui troubla le plus le postier, c'est que son nom et celui de sa mère étaient écrits sur cette boite à lettres. Il ignorait que ses parents avaient vécu ici dans le passé. Il frappa alors à la porte. Rien. Personne. Il décida de continuer la distribution du courrier, mais garda la lettre précieusement dans la poche de sa veste, se disant qu'il ne commettait aucune faute puisque le courrier était destiné à son père.

Une fois la dernière enveloppe remise à son destinataire, le dernier recommandé livré, Luc se dit qu'il aurait tort de ne pas réessayer, et il se rendit donc pour la deuxième fois à l'ancienne maison de ses parents. Son désir de connaître le contenu de cette lettre était si grand qu'il ne put se retenir d'ouvrir l'enveloppe, et lut :

"Ma chère Josiane,

Je ne sais pas si cette lettre t'arrivera un jour, je l'ai envoyée à mon propre nom, là où nous habitions avant que je ne parte, même s'il y a de fortes chances que tu aies déménagé depuis. Tout d'abord, je voulais te dire à toi et à notre enfant que je regrette vraiment la façon dont j'ai agi il y a trente-trois ans quand je me suis si lâchement enfui, et j'aimerais m'excuser auprès de vous deux, même si je ne pense pas que je mérite d'être pardonné, et même si je pense qu'un fils ou une fille qui a un père aussi indigne ne voudrait surtout pas entendre parler de lui. J'ai pris la décision aujourd'hui de vous révéler la véritable raison de mon départ. Cependant je pense que le dire à travers une lettre n'en serait pas la meilleure façon et, de plus, j'aimerais te revoir et rencontrer, s' il le veut bien, mon enfant car je ne sais même pas si c'est un garçon ou une fille.

Si vous recevez cette lettre un jour et si vous voulez bien me voir, merci de me répondre au plus vite car je souffre de graves problèmes de santé et ma vie ne sera désormais plus très longue,

Yves Boullier,

qui espère vous revoir un jour,




PS: Mon adresse et mon numéro de téléphone se trouvent au dos de cette feuille."

Luc ne se rappelle plus très bien ce qu'il a pensé et ressenti tout de suite après la lecture de cette lettre mais les sentiments étaient puissants et contradictoires. Il était sûrement très heureux d'avoir enfin retrouvé le père qu'il avait tant cherché durant toute sa vie et encore plus d'apprendre qu'il n'était pas la réelle cause de son départ. Cependant, il devait être affligé de savoir que son père avait de graves problèmes de santé et qu'il allait sûrement le perdre juste après l'avoir rencontré. De plus, il devait avoir peur de la réaction de sa mère à l'annonce de cette nouvelle ( et il n'avait pas tort ) car après les nombreux efforts donnés en vain pour retrouver son mari, elle avait décidé d'oublier cet homme qui n'en valait pas la peine, qui s'était montré lâche et cruel.

Il relut la lettre plusieurs fois et la rangea proprement dans la poche où elle se trouvait peu avant. Il se dit qu'il fallait amener cette enveloppe à sa mère le plus vite possible mais qu'il valait mieux qu'elle ne sache pas qu'il l'avait lue. Il la remit donc dans une enveloppe neuve qui était à l'arrière de sa camionnette et se rendit prestement à sa vieille chaumière, qui était à une demi-heure de voiture de l'ancienne maison de ses parents. Il se rappela alors qu'il avait un rendez vous avec son patron à midi et demi à la poste et qu'il devait faire très vite. Lorsqu'il arriva, sa femme était devant la maisonnette en train de s'occuper de ses oies, il lui remit la lettre en lui recommandant de la donner à sa mère et repartit aussi vite qu'il était venu.

Durant tout le trajet qui le séparait du bureau de poste, il repensa à ce qu'il venait de lire... Perdu dans ses pensées, il manqua même de renverser un chien qui traversait devant lui. Il soupesait chaque mot du texte qu'il avait retenu par coeur, mais, arrivé à destination, il dut se concentrer sur ce qu'il allait dire à son patron. Tout d'abord, il devait trouver une excuse à son retard, et ensuite,se remémorer les arguments contre la suppression du poste de travail pour lequel il était convoqué.

La discussion fut longue, et très pénible pour Lucien. Il était perdu dans ses pensées et n'arrivait pas à se concentrer sur ce que lui racontait son chef. Ses pensées étaient entièrement tournées vers le courrier de son père, et il ne parvenait à ne saisir que quelques mots du long discours du directeur du bureau de poste, si bien que ses réponses n'étaient pas du tout organisées et la plupart n'avait même rien à voir avec les questions posées par son patron. Très déçu par la performance de son employé, celui-ci lui annonça, sûrement avec regret, qu'il allait devoir se séparer de trois employés, desquels Lucien faisait malheureusement partie. L'ex-postier revint alors à ses pensées et lorsqu'on lui demanda de retirer sa veste de facteur, qu'il portait tous les jours, il fondit en larmes. Cet emploi comptait beaucoup pour lui et il l'avait perdu en même pas une heure sans même s'en rendre compte. Le pauvre homme se retrouva donc dans la rue et décida de faire un tour dans le village afin d'oublier ses malheurs. Il se rendit dans le café où il mangeait souvent le midi et il se mit a boire, très vite, ses soucis d'emploi étaient oubliés et il se remit à penser à la lettre de son père. Il se dit alors qu'il devrait rentrer afin d'en discuter avec sa mère et il avait très envie de revoir sa femme, qui le soutenait toujours moralement.

L'alcool a altéré les souvenirs de Luc, et ce qui va suivre, qui est le moment tragique qui a marqué la vie de cet homme, est encore une fois sûrement le simple mensonge d'un vieux fou, mais voilà la fin de son histoire, exactement telle qu'il me l'a racontée :

"J'attendis au bord de la route pendant une vingtaine de minutes, avant qu'un automobiliste aimable accepte de me laisser monter avec lui. Une demi-heure après, j'arrivais enfin chez moi, de bonne humeur, prêt à enfin revoir mon père. A peine m'étais-je engagé dans l'allée qui menait à ma maisonnette, après avoir remercié le jeune conducteur, que je remarquais quelque chose qui n'allait pas. Un homme vêtu d'un costume noir se tenait devant la porte et fumait une pipe.

"Que se passe-t-il ? demandai-je.

-Vous feriez mieux d'entrer, répondit-il d'une voix qui ne cachait ni sa tristesse, ni sa pitié."

Je su alors qu'il s'était passé quelque chose de grave. Ma mère ? Effectivement ! Elle était assise, dans son rocking-chair mais elle ne se balançait plus. Elle était morte. Je tombais en sanglots. Elle tenait la lettre dans sa main droite, et était assise tel qu'on aurait pu croire qu'elle s'était simplement endormie en lisant, mais non! Ce n'était pas le cas, il y avait quelque chose d'effrayant chez elle qui me frappa tout de suite, c'était l'expression de son visage. Il était plus effrayant que n'importe lequel des visages. Cela me glaça le sang! Je n'osais même pas la prendre dans mes bras. Il y avait quelque chose dans cette lettre qui l'avait tuée, je n'ai jamais su ce que cela avait bien pu être, mais je me gardai bien de la relire, je la repliai une nouvelle fois proprement mais cette fois pour la remettre dans la poche de mon jean. J'étais déprimé. Ma femme avait disparu aussi, je ne sais pas où elle était, mais je ne la revit jamais.

Je n'en pouvais plus, j'avais perdu en une journée les deux femmes de ma vie, ainsi que mon emploi, que j'aimais tant. Pour comble de mon malheur, je recut quelque heures plus tard dans la soirée une nouvelle lettre. Elle annonçait la mort de mon père, atteint d'une tumeur au cerveau, ainsi que de troubles cardiaques, il était mort devant le bureau de poste du cinquième arrondissement de Paris, alors qu'il venait tout juste de poster un courrier."

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