Dans cette province où tout paraissait normal, subsistait depuis bien longtemps un village sans problème, sans histoire et avec une moyenne d’âge assez élevée. Ce village était situé au milieu de la forêt, et était le lieu idéal pour une retraite paisible. Placé au creux des montagnes et à côté des plus beaux lacs de la région, il offrait en hiver un paysage somptueux, où les lacs, gelés, donnaient aux enfants, les rares qui habitaient encore dans cette province écartée de tout, de très vastes terrains de jeux. Dans ce paysage splendide, vivait un homme rongé par l’inactivité de cette ville et de sa vie, a l’écart de l'ambience provinciale de laquelle il se sentait exclu. Il était arrivé à Chavannes quelques mois auparavant en provenance de la capitale, mais il était différent des habitants de la ville, il était très critiqué. Par ses méthodes, il séduisait les dames et suscitait la jalousie des hommes. Tous les commerçants le critiquaient mais, disaient-ils, il apportait de l’argent à la ville alors à quoi bon l’éviter ?
Il était jeune, avait environ trente ans, et appartenait sans doute à une classe sociale très élevée. Il était bien habillé, humble mais seulement en apparence; il était assez fin mais musclé, il avait des jambes très fines mais assez noueuses; un bassin inhabituellement large pour un homme de ce gabarit mais un ventre inexistant : il n’avait que la peau sur les os. Il avait des épaules amaigries et un petit cou, tel celui des tortues, un visage ovale avec de grosses lèvres et un nez peu engageant. Mais ses yeux ! Quels yeux ! Ils étaient d’un bleu cobalt, pleins de malice et de fougue ! Mais, malheur à vous si votre regard croisait le sien, même si vous pouviez rester des heures à le contempler, automatiquement vous baissiez les yeux bien avant lui. Vous le regardiez sans doute sans souci si seulement il ne donnait pas ce sentiment étrange que l’on ressent lorsque nous croisons des yeux la chose qui nous fait le plus peur. Sous ce regard de séducteur et ce corps qu’il essayait de re-sculpter chaque jour par sa course matinale, son regard donnait des frissons par sa froideur et son mépris. Cet homme se nommait Théodore de Mitancoure.
En ce jour ensoleillé à l’aube du printemps, Théodore faisait sa course matinale près des lacs. Arrivé devant chez lui, il découvrit sur la porte un mot menaçant accroché : « si vous rentrez chez vous maintenant votre vie ne sera plus que désespoir et solitude, bizarrerie et lamentation, ce sera le début de votre folie et la fin de votre vie. ». Il décida d’entrer malgré tout ce qui l’attendait car il se savait détester des hommes du village et ne voulait pas se laisser impressionner. Il entra et, en plein milieu de ce salon, d’habitude accueillant, parfumé et extrêmement bien rangé, dominait une atmosphère désagréable et peu commune. Le désordre régnait, le lustre s’était détaché, le fauteuil renversé, la table fendue en deux par le centre, et enfin cette odeur ! Une odeur repoussante, fortement désagréable planait, c’était l’odeur d’un corps. Mais pas de n’importe quel corps, un corps ruiné par le temps, un corps mort depuis longtemps, un corps… en décomposition. A ce moment, il comprit qu’il aurait mieux fait de ne pas entrer. Seulement, maintenant qu’il en était la, il était inconcevable de prévenir la police parce qu’il voulait que cela reste secret, du moins le plus possible, car il savait que tout le village serait bientôt au courant- c’est surtout parce qu’il était bien trop fier pour agir ainsi. Il décida de résoudre cette enquête seul. Le corps qui encombrait son salon était sans doute celui d’un homme, très maigre avec un nez anormalement gros, c’est en tout cas les seules informations que pouvait encore tirer un homme qui n’était pas médecin de profession, et encore moins légiste, de ce déchet humain.
A partir de ce jour Théodore décida de ne plus sortir de chez lui tant qu’il n’aurait pas résolu l’énigme. Il se mit à observer le corps avec attention. Il découvrit, autour du cou presque inexistant du mort, une chaîne. Mais impossible de dire sa couleur ni ce que le médaillon représentait ; pourtant elle lui rappelait quelque chose, mais quoi ? Il observa alors les vêtements intacts du mort ce qui l’intrigua fortement d’ailleurs. Il se demandait comment une personne dans un si mauvais état pouvait encore porter des habits si bien préservés. Ce mort attisait sa curiosité car tout en ce corps inactif lui faisait penser à quelque chose de connu, mais impossible d’y placé une image.
Un matin, le seul couple avec lequel il ait lié un semblant d’amitié au cours de ses balades, décida de faire un détour par la maison de leur ami étonné de ne plus le rencontrer comme à leur habitude.
Une fois arrivés devant la porte de leur camarade, ils sonnèrent. Rien. La sonnette retentit à nouveau, encore et encore, infatigable. Théodore à l’intérieur paniquait depuis le moment où il avait entendu la sonnette, mais essaya de garder son sang froid… Il était désormais totalement immergé dans sa panique, sa peur, son effroi, sa folie. Le bain de sueur froide dans lequel il s’était plongé le noya mais enfin la sonnette s’arrêta. Par miracle Dieu avait entendu sa prière.
Quand enfin les sueurs froides eurent quitté son dos, une bouffée de chaleur vint l'étouffer, l'aveugler, l'exténuer, l'achever. Il se croyait mort mais il ne l'était pas. Pourtant quel soulagement aurait-ce été pour lui que la mort. Plus de meurtre à élucider, plus de frayeur à supporter, plus de personne à éviter. Plus aucune responsabilité. Il enviait cette mort. Il la convoitait, il la taquinait, il y échappait ; mais il la vénérait. Sa vision était trouble , il ne voyait plus rien, il était plongé dans une sorte de coma sans fin mais il était pourtant conscient de ses actes, maître de ses pensées et directeur de sa vie. Il monta dans sa chambre, s'allongea puis, plus, rien.
Ce n’est que quelques jours plus tard, à cause de l’odeur pestilentielle, que Théodore s’extirpa du long somme dans lequel il était plongé. En effet le cadavre continuait à se décomposer, et pour cela il n’avait pas besoin d’aide de son enquêteur improvisé. Quand Théodore arriva dans son salon instinctivement son regard se posa sur le cadavre ou devrais-je plutôt dire sur les vestiges d’un être humain. La chair avait pratiquement disparu des os de l’individu, les insectes avaient bien fait leur travail. Il ne restait plus que les vêtements, le médaillon et … Qu’est- ce que cela faisait là ? La montre que Théodore mettait quand il était chez lui était accrochée au reste du poignet de ce débris humain. Il palpa son propre poignet. La montre y était bien accrochée, la montre du cadavre et celle de Théodore était identique. Il détacha celle du cadavre et regarda si une inscription y était gravée. Oui, une inscription y était gravée, c’était le même que celle qu’il avait sur la sienne : « A toi mon fils aimé que je chéris et protège. Ton père ». Sa respiration s’accéléra, son cœur battait de plus en plus vite, inconsciemment les pensées de Théodore s’entrechoquaient. Quand l’une apparaissait une autre venait la bousculer et prendre sa place. Sa tête était comme de la lave en fusion : prête à montrer les dégâts qu’elle pouvait causer ; plus rien ne pouvait retenir ce cri, strident et plein d’effroi, comme celui que poussent les hommes avant de franchir les portes du Cocyte. Puis la haine l’envahit, son père lui avait-il menti, avait-il un autre fils et Théodore un frère ? Du calme Théodore ou la haine que tu ressens t’amènera au Styx. Ce murmure avait agit sur lui tel une phrase de trop, « Pourquoi m’as-tu menti pendant tant d’années ? Traître, montre-toi ! Ta mort ne serait- elle pas l’aboutissement de tous les mensonges que tu as pu nous dire ? Où es-tu ? Lâche !».Il regardait partout criant et insultant ainsi pendant quelques minutes puis envoya contre le mur la montre du cadavre. Il enleva les vêtements du mort avec tant de violence que les os se séparèrent. Mais, là encore se trouvait une ressemblanced, c’en était une de trop. Les habits du corps inanimé étaient ceux du père de Théodore, mort il y a 5 ans et dont il était le seul à avoir hérité. Il mettait ces affaires une seule fois par an : le jour de la date anniversaire de la mort de son père. Il cria, ce cri venait du plus profond de son cœur et de ses entrailles.
La disparition de cette chair permis à Théodore d’identifier comment l’homme allongé sur le sol de son salon, depuis presque un mois maintenant, était mort : une corde, encore rouge de sang, était camouflée dans les vêtements du cadavre. Cet homme serait –il donc venu chez Théodore dans le but de se suicider ? Serait-ce lui, Théodore, qui l’avait tué ? Serait-ce quelqu’un qui aurait tué cet homme et aurait pris soin de faire graver sur une montre, identique a celle de Théodore, la même inscription que celle que le père de Théodore avait gravé sur la sienne. Pris les vêtements de ce dernier et habillé ainsi le cadavre. Aurait-il prit la peine d’écrire un message pour prévenir la personne qui découvrirait le cadavre? Possible mais assez fou. De plus, cette corde était celle qui accrochait le lustre au plafond. C’était de la que venait les dégats dans le salon.
Quelques heures plus tard, quelque chose le poussait à croire que le seul assassin possible dans ce meurtre, c’était lui. Il ne savait ni comment ni pourquoi il avait commit ce meurtre mais il était pourtant persuadé qu’il était le tueur. Poussé par cette conviction, il se rendit au bureau du commissaire Pouillard. Après avoir écouté attentivement l’histoire que cet homme lui avait contée, Jean Pouillard en vint à la conclusion qu’il avait devant lui un fou et lui demanda de repasser le lendemain. Tout avait été décrit dans les moindres détails, l’homme qui le contait était sans doute fou mais pourquoi ne pas le croire ?
Le lendemain Jean Pouillard attendit Théodore toute la journée mais il ne vint pas. Le temps passa et Théodore ne revint pas. Une semaine plus tard il décida d’aller le voir à son domicile. Sur la porte il trouva le mot menaçant dont lui avait parlé Théodore. Inquiet il décida de rentrer sans même sonner. Dans le salon qui, autrefois devait être accueillant, parfumé et extrêmement bien rangé, le désordre régnait, une odeur pestilentielle planait, au sol se trouvait un lustre réduit en cendre, un fauteuil renversé et un mort. A la place exacte ou Théodore l’avait situé dans le récit. Jean s’en approcha et reconnut immédiatement l’homme allongé sur le sol, la folie en moins, c’était l’homme qui, quelques jours plus tôt lui avait décrit la scène. Tout était comme il l’avait conté. Les vêtements que portait le cadavre était ceux qu’avait vu Théodore, la montre était la même, le médaillon aussi. Il regarda dans les vêtements du mort : une corde, encore rouge de sang était dissimulée. Tous les éléments racontés étaient présents.
Le policier ricana : « Moi je sais comment tu es mort, tu t’es suicidé cher ami. ».Se tuer car on a vu sa propre mort a l’avance, qu’est-ce donc si ce n’est l’ironie du sort ?

