jeudi 14 janvier 2010

Le secret

L’horloge sonne midi. Le village de La Mata, situé à quelques heures de Madrid, est en deuil. C’est aujourd’hui qu’on enterre Maria Del Carmen, la femme de José Luis, comte De Menendez Pelayo. Le comte est inconsolable, il pleure jour et nuit sa bien–aimée.
Lui, d’habitude si impassible, si hautain, avec son gros corps effondré sur le sofa secoué de sanglots, fait peine à voir.

Il faut dire que la mort de Madame la Comtesse n’est pas banale. C’est Pablo, le fils de Miguel le fermier, qui l’a trouvée au petit matin en allant aux champs. Le pauvre enfant en tremble encore, rien qu’au souvenir de cette vision d’horreur. Elle gisait dans le fossé, face contre terre, les vêtements maculés de sang ; elle avait été sauvagement poignardée. Pas moins de dix coups de couteau avaient déclaré le médecin légiste.
Qui pouvait en vouloir autant à cette femme si douce, si gentille et si bienveillante avec chacun! Elle esquissait toujours un sourire, prononcait toujours un mot doux et était si fidèle à son mari !

Soudain, le comte appelle sa fille, Maria José, qui vit à Paris. Elle prend le premier train jusqu’à la Mata et se jette dans les bras de son père en pleurant. Tout comme lui, elle est inconsolable.
Après un long moment, les questions jaillisent. Toute la famille présente dans le salon de la maison veut connaître la vérité. Qui a pu la tuer, pourquoi un tel acharnement, une telle sauvagerie ? Tout à coup, tout le monde se tait, tout le monde se regarde, tout le monde se soupçonne. On entend l’horloge. Tic, tac, tic, tac. Le temps passe, dans un silence de plomb. Soudain, on frappe à la porte. Qui cela peut-il bien être ? Personne ne bouge. Puis, arrive le majordome, Pedro, avec deux hommes à ses côtés. Les personnes se présentent :
« Bonsoir ! Mon nom est Juan Carlos Quijota, chargé de l’enquête. Et ce jeune homme est mon assistant, Rodrigo. Maintenant, je vais devoir vous poser quelques questions. Je sais que le moment est mal choisi mais néanmoins certains éléments méritent d’être éclaircis.
-Monsieur, proteste le comte ! Nous enterrons ma femme ! Je ne vous permettrai pas !
-Bien sûr, Bien sûr, j’ai tout mon temps ! Permettez que j’interroge le personnel.
-Allez-y mais laissez moi. »

Juan sort. Tout redevient calme dans la pièce. Il interroge le personnel et visite la villa par la même occasion mais il n'en tire rien de concluant. La journée touche à sa fin et Juan résume sa journée à son assistant:
« Donc, Pedro maintient qu'au moment du crime il était dans la maison en train de préparer du thé pour l’arrivée de Monsieur et son collègue le confirme, le cuisinier prenait sa pause et les femmes de ménage aéraient les chambres et faisaient la poussière. Enfin, ils ont tous un alibi en béton! Il me reste maintenant à interroger les membres de la famille...
-Excusez-moi monsieur, intervint Rodrigo, mais il est possible qu'il y ait des complices. Il n'y avait personne dans la maison à part le personnel. Une personne aurait pu sortir et tuer la comtesse et les autres n’auraient eu qu’à lui fournir l’alibi !
-Ce n'est pas faux, avoue Juan! Maintenant, ce n'est qu'une hypothèse! Il nous faut la confirmer.
-Si vous voulez, pendant que vous questionnerez la famille, je m'occuperai d’interroger les villageois! Ainsi, nous saurons si le personnel est sorti de la maison le jour du crime !
-Très bonne idée! Vous me surprenez Rodrigo! Demain, vous partirez de votre coté et moi de l'autre. Je serais ravi de retourner dans cette magnifique demeure ! Nous nous retrouverons demain soir à sept heures du soir dans cette salle.
-Bien monsieur. Je vous laisse. Je vous souhaite une bonne nuit. »

Le lendemain, une belle journée s'annonce. Le soleil décide d’embellir la journée. Chaque fleur, chaque feuille se sent réchauffée par sa caresse. C’est Dimanche. Chacun se presse d’aller à la messe pour écouter les chants de liesse. Tout le monde est heureux; les enfants vêtent leurs costumes du Dimanche, les mères redressent le noeud papillon de ces derniers, le prêtre enfile sa robe blanche et les choristes font leurs vocalises. Seuls Juan et Rodrigo se préparent pour une journée riche en découverte.
D'ailleurs, tout se déroule comme prévu ; Rodrigo part au village pour interroger les habitants et Juan à la villa afin de questionner la famille Menendez Pelayo. Dans la villa, toute la famille est réunie dans le salon du rez-de-chaussée. Juan renouvelle son apparition avec un gentil sourire:
« Bonjour Monsieur le comte. Hier , je vous ai laissé seul face à cette tragédie. Aujourd'hui, j'aimerais en savoir plus sur votre femme et sur son décès. Alors si ces messieurs dames le veulent bien, dit-il en se retournant vers les autres, j’aimerais vous poser quelques questions.
- Vous poserez des questions à qui vous voudrez, déclare le comte, mais je suis très occupé ces temps-ci donc je ne pourrai pas vous recevoir. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser…»
Il sort. Juan reprend :
« Bon, je commencerai par quelqu’un d’autre. Il y a-t-il des volontaires ? demande-t-il avec un sourire narquois. Je vois, je vais devoir désigner, vous, madame.
- Moi ? répondit Maria José. Très bien. Je vous suis. »

Maria José et Juan sortent. En suivant les directions de Maria José, Juan trouve une salle peu conviviale mais parfaite pour un interrogatoire. Tous les murs de la pièce sont noirs, au plafond, une sombre lumière éclaire la salle ; le parquet est rayé par le temps. Seuls les deux sofas vert pomme égaient ce sinistre décor. Maria s’assied sur le sofa en face de la porte et Juan sur celui à coté.
« Bien, soupire-t-il, nous allons pouvoir commencer.
- Je vous écoute, répondit Maria un peu effrayée.
- Tout d’abord, la question classique, où étiez-vous le jour du meurtre ?
- J’étais à Paris avec mon mari. Je vis là-bas.
- Très bien. Quelles relations entreteniez-vous avec votre mère ?
- Oh ! Nous étions très proches toutes les deux. Nous nous envoyions des lettres toutes les semaines. Elle me confiait tous ses secrets et ses problèmes et moi tous les miens.
- Intéressant…Quels genres de secrets vous disait-elle ?
- Elle m’en disait de toute sorte comme…
- Comme?
-Je ne peux pas vous les dire. C’est personnel. Je suis désolée.
- Vous allez laisser le crime de votre mère impuni. Soulagez votre conscience.
- Je n’ai pas vraiment le choix. Ma mère avait un amant.
- Vraiment ! Qui est-ce ?
-Son nom est Javier Iglesias Gonzalez. Il est facteur. Elle l’adorait. Mais mon père ne sait rien alors ne lui dites pas ! Cela le mettrait dans une colère atroce !
- Je veux bien mais qui va le lui dire ?
- Je le ferai. Dès ce soir. Avez-vous d’autres questions ?
- Vous avez l’air inquiète, avez-vous autre chose à me dire ?
- Non, tout va bien.
- Êtes-vous sûre ?
- Oui, merci. Maintenant, si vous en avez terminé avec moi, je voudrais rejoindre mon mari.
- Oh, oui, je ne vous retiens plus. J’en ai fini avec vous. »

Maria José se retire. Juan est pensif : « Elle me cache quelque chose ». Puis il sort retrouver ses suspects dans le salon.

De son coté, Rodrigo pose aussi des questions dans le village. Pour l’instant, la récolte n’est pas fructueuse. Il arrive chez le facteur. Il entre. Une voix l'appelle:
« Bonjour monsieur, que puis-je pour vous?
-Bonjour, répond-il, mon nom est Rodrigo, je suis l'assistant de Juan Carlos Quijota, chargé de l'enquête sur le meurtre de la comtesse De Menendez Pelayo. J'aimerais vous posez quelques questions.
-Bien sûr! En quoi puis-je vous aider?
-Eh bien... Déjà, quel est votre nom?
-Oh! Excusez moi! J'avais la tête ailleurs. Je m'appelle Javier Iglesias Gonzalez.
-Bien. Où étiez vous le jour de meurtre?
-J'étais chez moi. Avec ma femme. Elle pourra vous le confirmer.
-Très bien. Connaissiez-vous le personnel de cette famille?
-Oui! Je le connais même très bien.
-Les avez vous vu, le jour du meurtre, passer devant chez vous?
-Non. J’attendais quelqu’un mais je n’aie vu personne du personnel
-Bien. Merci. Je n'aie plus de questions pour le moment. Au revoir. »
Rodrigo sort. Sa journée terminée, il retourne dans la chambre d'hôtel.

Entre-temps, Juan a fini son travail. Il n'y a que le comte qu'il n'a pas pu interroger. Mais grâce à Maria José, il est satisfait de sa journée. « Demain, je ne lui donne pas le choix, je l'interroge qu'il le veuille ou non »se dit-il. Il arrive dans sa chambre où il trouve, surpris, Rodrigo:
« - Tiens, s'étonne-t-il! Tu es déjà là? Je ne pensais pas que tu finirais aussi tôt.
- Bonsoir! J’ai été plus rapide que prévu. Personne n’a vu ou aperçu le personnel ce jour là. Il est donc exclu de l’affaire.
-Bien! De mon coté, j’ai appris que madame la comtesse n’est pas aussi fidèle qu’on ne le dit…
- Vraiment?! Elle avait un amant! Qui est ce?
- Le facteur du village. Tu as dû l’interroger. Il s’appelle Javier Iglesias Gonzalez.
- Bien sûr que je l’ai interrogé! C’était même le dernier! Mais je n’ai rien appris d’intéressant sur lui. Il était chez lui avec sa femme, le jour du meurtre, et il attendait quelqu’un. Ce n’est pas lui le meurtrier!
- Mais il peut nous être utile! Demain tu le convoqueras à la villa!
- Très bien mais pourquoi ?
-Tu verras demain. »

Le lendemain, tout se passe comme prévu ; Rodrigo convoque le facteur qui n’a pas très envie d’aller à la villa. Juan réussit à obtenir un moment avec le comte pour l’interroger et il insiste pour que toute la famille soit présente. A deux heures de l’après-midi, tout le monde est là sauf le comte qui tarde à arriver. Quand enfin il fait son entrée et qu’il s’assied sur le sofa, Juan prend la parole :
« -Bien! Bonjour à tous! Nous sommes réunis aujourd’hui afin d’élucider le mystère sur le meurtre de la comtesse Maria Del Carmen De Menendez Pelayo.
- Vous avez donc résolu l’affaire, intervient le comte?
- Bien sûr! Mais il faut encore que je confirme mes hypothèses. Où étiez-vous le jour du meurtre, monsieur le comte?
-Je revenais de mon travail. Pourquoi ?
- C’est moi qui pose les questions. Merci. Saviez-vous que votre femme vous a trompé?
- Non, je ne l’ai appris qu’hier par ma fille. Mais je ne sais pas avec qui elle m’a trompé.
- N’êtes-vous pas entré dans une colère atroce comme le disait votre fille? demande-t-il en jetant un coup d'oeil vers Maria José.»
A ce moment précis, Javier entre dans le salon. Le comte se lève et le prend par le cou. Il tente de l’égorger et Javier essaye de se défendre.
« Arrêtez, s’exclame Juan! Arrêtez! »
Juan attrape le comte et Rodrigo attrape Javier.
« Je pensais que vous ne saviez pas qui était l’amant!
- C’est… c’est Maria José qui me l’a dit!
- C’est faux ! se révolte Maria José. Je ne lui ai rien dit à propos de ça!
- Comment le saviez-vous alors?
- Je…Je…
- C’est votre femme qui vous l’a dit! Au départ, vous n’étiez pas en colère au point de la tuer mais quand elle vous a annoncé qu’elle avait un fils, vous l’avez tuée! Elle se rendait chez monsieur Iglesias Gonzalez et vous l’avez surprise. Elle vous a tout expliqué et vous l’avez forcée à vous suivre jusqu’à la cuisine de la villa. Là-bas, vous avez pris un couteau de cuisine et vous l’avez poignardée! Dix coups de couteau!
- Je ne sais même pas qui est ce fils ! Et comment avez-vous appris ceci ?
- Ce fut bien simple. L’arme du crime était un couteau de cuisine et le cuisinier m’a révélé qui lui manquait un grand couteau comme celui-ci. J’ai remarqué par la suite que votre merveilleuse cuisine avait une porte à l’arrière. Vous avez donc pu y entrer sans vous faire remarquer. La suite est simple. Vous avez poignardé votre femme, et l’avez traînée jusqu’au fossé où nous l’avons retrouvée le lendemain. »

Tout le monde dans la salle est interloqué. Le comte plus que les autres. Tous les regards se tournent vers lui. Une envie dévorante de se jeter sur le meurtrier envahie la pièce. Le comte, à la fois pris au vif et honteux, regarde Juan qui ne l’a pas lâché de puis l’arrivée de Javier. Tout à coup, la porte s’ouvre devant le salon stupéfait et Pedro, le majordome, qui avait tout entendu, apparaît :
« Vous avez tué ma mère ! »
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