jeudi 14 janvier 2010

Un n'a pas suffi, le deuxième a tout changé

Le temps a passé, mais je me souviens encore très bien de cette période de ma vie qui fut probablement l’une des plus enrichissantes. Je suis à présent une vieille femme. Depuis dix ans, je n'ai plus aucune famille et me sens affreusement seule, comme abandonnée. Le seul proche que j'avais était cet homme, aujourd’hui disparu. Il reste vivant uniquement dans mes plus beaux souvenirs. Je donnerais tout ce que j'ai de plus cher pour pouvoir revenir en arrière, pour de nouveau partager sa compagnie : juste pour être avec lui.

Je vous parle évidemment du riche homme d'affaires Stephen Chase, chez lequel je suis arrivée en 1983. Je recherchais un emploi et la gouvernante de Monsieur Chase venait de quitter son poste pour pouvoir rester auprès de sa mère, qui était très malade. C'est grâce à ce que je vais vous révéler que vous allez pouvoir prendre conscience de l’être qu'il était vraiment, et non plus croire à tout ce que l'on a pu raconter sur lui auparavant.

Lorsque je l’ai rencontré, j’ai trouvé cet homme incroyablement froid et sévère. La nuit de mon arrivée, je m’étais dit que je ne pourrais pas rester longtemps chez quelqu’un d’aussi indifférent. En effet, il avait un fort caractère et était particulièrement distant avec moi, sa nouvelle gouvernante. Il fallait réellement avoir envie de mieux le connaître pour pouvoir découvrir sa vraie personnalité et non juste ce qu’il voulait laisser paraître. Mon opinion changea considérablement dès les premiers jours passés chez lui. En réalité, Stephen était d'une grande sincérité mais aussi d’une humanité exemplaire. Il était très grand et d’une certaine corpulence. Son visage était plutôt rond et ses traits marqués par la vieillesse. Il avait déjà dépassé la cinquantaine d'années, ses cheveux étaient grisonnants et ses yeux, assez globuleux, rendaient son regard déstabilisant. Il avait peu d’amis et j’ai pu découvrir plus tard que les seuls qu’il avait n’étaient pas là pour lui, mais uniquement pour sa richesse.

Tous les faits que je m’apprête à vous narrer se sont passés il y a exactement vingt-cinq ans. Cette histoire débute en plein cœur de Londres dans les années 1980, le pays ne connaissait en ce temps que peu de gens très fortunés et Monsieur Chase en faisait partie. Il était l’un des seuls à n'avoir changé ni ses habitudes ni son comportement malgré l'argent qu'il avait gagné. C’était un informaticien très compétent et était le plus jeune créateur d’entreprise du moment. C’est cette entreprise qui lui avait permis d'accéder à sa popularité. Avant d'entrer à son service en tant que domestique, j'avais travaillé chez beaucoup de personnes, plus ou moins riches. Cependant, je ne m'étais jamais autant rapprochée d'un de mes employeurs auparavant.

Après quelques semaines, je m'étais habituée à sa présence et je voyais que lui aussi. Monsieur Chase n'était pas très bavard, ce qui me poussait souvent à engager moi-même la conversation. Nous parlions de tout et de rien, de la pluie et du beau temps… Il m’a un jour confié qu'il avait été marié et avait eu une fille. Malheureusement sa femme, Sue, et sa fille, Jenny, avaient toutes deux péri douze années auparavant, après un tragique accident de voiture. Il ne s'en était jamais remis. Il aimait sa femme et ne voulait pas la trahir, d’une certaine manière, c’est comme cela qu’il voyait une nouvelle histoire d’amour avec une autre femme : une trahison. C’est pour cette raison qu’il avait laissé sa vie sentimentale de côté.

Dès que son entreprise commença à faire des bénéfices, il décida d'en donner une partie aux associations aidant les orphelins et les enfants démunis. Les associations qu’il choisissait avaient toujours pour but commun d’aider les enfants. Le fait de partager sa richesse, et d'en faire profiter autant que possible lui permettait de se sentir utile, d'aider ses semblables et d‘apporter à ces enfants le bonheur qu’il n’avait jamais pu offrir à sa fille. Quelle preuve de générosité ! Peu de personnes sont capables de faire ce genre de choses, même de nos jours.

Quelques années après mon arrivée, il tomba malade et dut réduire son activité progressivement. Il sortit de moins en moins de chez lui. Les personnes qui se souciaient de son état de santé se comptaient sur les doigts d’une main. J'essayais de le distraire mais mon initiative ne remporta pas un franc succès. Je n'avais encore jamais travaillé au même endroit durant une si longue période. Le temps passait très vite. Un jour, il reçut un courrier qui lui fit remarquer que l’association à laquelle il faisait les dons les plus importants ne recevait plus d'argent depuis maintenant un an. Monsieur Chase appela le siège de l'association dans la minute qui suivit. Ils parlaient depuis plus d'une demi-heure et Monsieur commençait à perdre patience. En effet, il apprit qu'un million de livres avait été détourné. Il répéta ensuite plusieurs fois qu'il trouverait les coupables et qu'il rétablirait la justice. Il était outré de cette terrible nouvelle, et il pouvait l'être : à cause de ce dramatique détournement, de nombreux enfants étaient restés dans des orphelinats malsains, sans avoir pu connaître le bonheur d'avoir une famille.

Après cinq longs mois d'enquête et un travail en parallèle, en collaboration avec un détective privé très réputé, il finit par trouver les responsables : trois des fondateurs de l'association en question, dont le besoin incessant et toujours croissant d'argent, les avait convaincus d'organiser cette escroquerie. Il intenta par la suite un procès contre eux, mais malheureusement Monsieur Chase le perdit. Les avocats des accusés s'étaient arrangés pour trouver des circonstances atténuantes à leurs clients, les faisant passer pour des victimes. En effet, ils expliquèrent que leurs clients avaient cédé au chantage d'un criminel récemment sorti de prison. L’individu les aurait menacés à maintes reprises. Par peur, les trois victimes, selon eux, auraient exécuté la demande de ce fameux criminel, qui est resté ainsi que l'argent, introuvable jusqu'à ce jour. Le criminel les aurait donc forcés à détourner les fonds de leur association. Les avocats déclarèrent enfin que les trois accusés étaient forcés de remettre les dons tous les mois. Les trois hommes, innocentés, quittèrent libres le tribunal. Monsieur Chase ne croyait pas un mot des faits racontés et était certain de leur culpabilité. Il sortit dépité de cette épreuve. Il ne voulait en aucun cas abandonner cette affaire en les laissant impunis et voulait plus que tout retrouver le million de livres sterling détourné.

Monsieur Chase et moi, nous étions rapprochés grâce à cette épreuve. Je puis dire que nous devenions amis, même si je restais sa gouvernante avant tout.
Un beau jour d'été, je m'étais accordée un petit moment de détente dans l'après-midi, si mes souvenirs sont exacts. Nous nous étions assis, Monsieur Chase et moi, autour d'une petite table dans son jardin. Nous discutions lorsque, je ne sais par quelle suite inexplicable de hasards, nous commençâmes à parler de l'argent qu'il donnait aux associations. Il me révéla qu'une des raisons de ces dons était la prise de conscience qu'il avait eut grâce à Lynn. Avant de connaître Sue, il avait rencontré une jeune femme, Lynn, qui aidait les jeunes orphelins à s'intégrer dans leurs familles d'accueil. Il avait trouvé ce choix plein de bonté. A l'époque, il avait eu une liaison de courte durée avec Lynn. Mais peu de temps après le début de leur histoire, un matin, elle était partie subitement et l'avait laissée sans nouvelle. Monsieur Chase resta charmé par cette rencontre.

Quelques jours plus tard, il reprit ses recherches en quête des preuves qui lui manquaient pour poursuivre une nouvelle fois les trois responsables en justice. Il renouvela sa collaboration avec le même détective. Cet acharnement porta ses fruits exactement deux mois plus tard quand, Stephen, grâce au détective, trouva l’adresse d’un des escrocs. Stephen s’y rendit. C’est par effraction, qu’il entra à son domicile et trouva une boite dans laquelle il y avait une vingtaine de lettres. Il s’en empara et les ramena chez lui.

En les examinant, il comprit que ces correspondances récentes, permettaient aux trois hommes, selon lui coupables, de garder le contact sans jamais se rencontrer. C’était un moyen pratique et discret puisque le courrier était adressé à des femmes. Leur rôle était ensuite de les renvoyer à leurs vrais destinataires, c’est-à-dire les trois hommes qui avaient détourné les fonds. Ces lettres contenaient de nombreux sous-entendus, que Stephen ne tarda pas à élucider grâce à sa logique légendaire. Il était maintenant certain de la culpabilité des trois accusés et décida de faire parvenir ces preuves irréfutables à la police afin que le dossier soit rouvert et la justice finalement rendue.

Le commissaire en charge de l’affaire ne voulait pas authentifier les preuves, puisqu’elles ont été comme il disait : « acquises dans l’illégalité ». Il avait raison, mais Stephen sut, grâce à ses arguments et à sa persévérance, convaincre le chef de la police d’accepter les preuves et de reprendre l’enquête. On s’aperçut alors que les documents que les avocats avaient fournis étaient des faux. La police trouva ensuite de nouvelles pistes grâce aux indices soigneusement cachés dans les lettres. Les preuves s’accumulaient et permettaient à présent d’inculper les trois escrocs. Ceux-ci avouèrent leurs actes après seulement trois interrogatoires. Ils ont de plus assuré qu’ils regrettaient ce qu’ils avaient fait. Même avec les meilleurs avocats, ils n’ont pas pu échapper à la prison. Leur peine s’éleva à dix ans de prison. Les accusations retenues contre eux étaient très nombreuses, et parmi elles se trouvaient : « association de malfaiteurs », « détournement de fonds »… La justice fut enfin rendue et les fonds restitués à l’association.

Stephen était fier de ce qu’il avait réalisé. Son nom faisait les gros titres des journaux les plus importants du pays et recevait chaque jour au minimum cinq journalistes qui venaient le questionner sur son exploit. Il devint le président de l’association et délégua la direction de son entreprise. Il put alors se consacrer entièrement aux enfants. Il s’investissait totalement pour cette noble cause. On pouvait presque dire qu’il connaissait chacun d'entre eux personnellement.

A ce moment là, je n’arrivais plus à cerner exactement les sentiments que j’éprouvais à son égard. Je compris par la suite qu’il ne resterait pour moi qu’une très bonne connaissance. Stephen était en train de relire pour la énième fois chaque dossier quand il tomba sur celui d’une jeune fille qui attira son attention. Après l’avoir relu et avoir fait un rapide calcul, il se rendit compte que cette jeune fille du nom de Brenda, était née moins d’un an après le départ de Lynn. Les dates concordaient ! C’était peut-être sa fille. Après tout, qui sait ? Stephen décida de la rencontrer. Je savais qu’une vague de culpabilité l’avait envahi. En effet, si Brenda était sa fille, il n'avait pas été présent pour elle, ni pour l'élever, ni pour la voir grandir. C'est alors qu'il reprit espoir, il voulait à tout prix se rattraper de son absence. Dans ces moments-là, on peut croire que tout est possible, même l'inimaginable. Il m’a dit que la vie était pleine de surprises, mauvaises ou bonnes. Pour une fois, c’en était une bonne… Le lendemain, à la première heure, il appela le foyer où elle vivait et obtint un rendez-vous le jour même vers la fin de l’après-midi.

Je me souviens qu’il était très anxieux à l’idée de faire la connaissance de sa fille. Leurs retrouvailles ne pouvaient mieux se passer. Brenda retraça son histoire en détails. Elle lui raconta en particulier que sa mère l’avait abandonnée dans un couvent, en donnant pour seule explication aux religieuses qu’elle n'était pas prête à avoir un enfant et ne serait pas une bonne mère. Stephen voulait se rattraper de tout ce qu’il avait manqué et être présent pour elle. Brenda accepta de vivre avec lui. Je m’entendais bien avec cette petite. Elle était adorable et je l’aimais comme ma propre fille.

Par malheur, Stephen décéda d’une crise cardiaque deux ans après son arrivée. Sa mort fut le bouleversement le plus atroce de ma vie. Brenda resta auprès de moi les cinq années qui suivirent. Cependant, je sentais qu’elle avait besoin de voyager, elle était jeune. C’est pourquoi je la laissai partir. Je n’ai plus eu de nouvelles depuis.
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