jeudi 14 janvier 2010

Un sommeil sans rêve.

James décrocha enfin un travail. Après plusieurs mois de recherches, il trouva ce qui, selon lui, allait faire de sa vie un rêve. Ce jeune homme de vingt-cinq ans se préparait pour son premier jour de travail.

Il ignorait encore ce qu’on allait lui confier, on lui avait précisé lors de son entretien d'embaûche qu'il débuterait comme tous les autres, mais il était persuadé qu’il obtiendrait rapidement le meilleur métier qui soit, avec un énorme bureau et trois secrétaires, cette idée le fit largement sourire.
James était autant excité que nerveux ; cette sensation était peu commune pour lui qui était d'habitude très calme. Il menait une vie paisible, rêvassant toute la journée. Rien ne le perturbait. Il était donc trop fier pour admettre qu'il était angoissé, pour la première fois. Même s'il n'osait se l'avouer, l'état de son appartement le trahissait. Celui-ci était méconnaissable, le contenu de ses armoires était étalé dans toutes les pièces, résultat des recherches de James pour trouver la tenue appropriée, il ignorait en quoi consistait le fait d'être présentable. Son cœur battait très fort, il ignorait jusqu'à ce jour qu'il était capable de battre si fort, et surtout si vite. Il lança un ultime regard au miroir, puis se décida enfin à sortir.
Il faillit mourir devant le premier taxi qui s’arrêta pour le prendre, il sourit au chauffeur qui le fusillait du regard, après avoir freiné et frôlé la crise cardiaque.

« Le World Trade Center », dit James au chauffeur.

La mort le frôla une seconde fois quand il descendit du taxi, une autre voiture faillit l'emporter sur sa route. Il ne le remarqua même pas là non plus, simplement parce qu'il ne pensait pas à la mort, il était encore trop tôt, selon lui, pour considérer cette idée. Il était concentré sur les deux tours géantes qui le dominaient.
« Elles sont si grandes, mais comment tiennent-elles debout ?! », se demandait-il, intrigué, avant de se rendre compte qu'il avait reculé de deux pas. Il se trouva ridicule ; il n'y avait aucune raison d'avoir peur.
Alors il sourit fièrement à la glace, puis alla se présenter à l'accueil.
« Soixante-sixième étage, au fond du couloir à droite, la porte rouge. », lui dit simplement la jeune femme, avant de lui adresser un large sourire, charmée. Une fois dans l'ascenseur, il crut presque devenir claustrophobe. Après plusieurs minutes qui lui parurent des siècles, les portes se rouvrirent. Il sortit rapidement, prit le couloir de droite, et atteint la porte rouge. Celle-ci s'ouvrit au même moment. On l'attendait.
Un homme le fit entrer silencieusement. James tentait de rester concentré. En vain. Il ne parvenait vraiment pas à quitter son état de rêverie permanente. Alors l'homme prit la parole. Deux minutes seulement furent nécessaires pour lui expliquer sa tâche. James apprit qu'il passerait ses journées à assister quelqu'un, « son supérieur ».
_ « Ceci est votre bureau. Celui de Monsieur se trouve juste en face, la porte bleue. » lui dit l'employé, puis il quitta la pièce.
James n'en revenait pas. « Je suis un assistant, ne cessait-il de se répéter, je ne suis qu’un bon à rien, un assistant ! ». On lui précisa que c'était seulement pour un moment, qu'il pourrait évoluer dans sa carrière par la suite, mais cela ne rassura en rien le pauvre James. Sur le bureau était posé son emploi du temps. Il constata avec un grand soulagement qu'il était l'heure pour lui de déjeuner.
Ne trouvant pas de pizzeria qui soit assez proche, il entra dans le Starbucks. Il était bondé. Cela l'indifférait, il patienta calmement, mais la tâche s'annonçait difficile pour trouver une place.
C'est à ce moment qu'il la vit pour la première fois.
Assise à une petite table discrètement dans un coin, elle agitait la main en le regardant. James, se rendant compte qu'il ne rêvait pas, s'approcha.
_ « Bonjour! Je vous en prie asseyez-vous. » dit poliment la jeune femme.
_ « Vous êtes sûre ? » demanda James, indifférent, déprimé.
_ « Bien sûr pas de soucis.» répondit-elle doucement.
Il prit donc place en face d'elle.
_ « Au fait je m'appelle Carlie. »
_ « James, enchanté. » lui répondit-il avec un demi-sourire.
Après plusieurs minutes, il n'avait toujours pas touché à son sandwich. Il se rendit compte alors qu'il ne parvenait pas à quitter Carlie des yeux. Cela lui parut vraiment très étrange, parce que c'était lui que l'on ne quittait pas des yeux d'habitude, et cette femme ne lui prêtait aucune attention, James était stupéfait.
Carlie ne tarda pas à s'en aller, ce qui attrista encore plus James.
Maintenant qu'il n'était plus concentré sur Carlie, il se souvint de sa nouvelle situation professionnelle. Il quitta tristement le Starbucks à son tour.
En entrant dans son bureau, il ne remarqua même pas qu'il n'était pas seul.
_ « C'est donc vous mon nouvel assistant », dit le visiteur avec un sourire.
Une fois de plus, James mit plus de temps que nécessaire à comprendre la situation.
_ « Oui c'est moi. », répondit-il enfin, sous le regard étonné de son patron. James remarqua que celui-ci le prenait sûrement déjà pour un pauvre fou, mais cela l'indifférait complètement. Les deux hommes partirent ensemble pour une réunion, la première pour James. Il prit simplement des notes pour ensuite en faire un rapport pour « Monsieur ». Rien de passionnant, rien à voir avec son rêve, bien loin maintenant. Mais pourtant, James ne s’ennuyait pas, il pensait à Carlie, revoyant encore et encore le sourire qu’elle lui avait adressé avant de partir. Il pensait encore à elle en rentrant chez lui le soir.
Fidèle à leur habitude, Nathan, son meilleur ami, l’attendait avec une pizza pour le dîner. Il ne put retenir un sourire quand James lui annonça, avec une grimace : « Je suis un assistant. ». James et Nathan se ressemblaient beaucoup, tout deux ne se souciaient de rien, ils étaient tout aussi imperturbables l'un que l'autre. C’est pourquoi ils s’entendaient à merveille, et ce depuis presque onze ans. Ils mangèrent en silence, James se garda de parler de Carlie, cette mystérieuse fille qui n’avait pas quitté ses pensées depuis le déjeuner. Nathan rirait tellement de lui ! Les filles non plus, ils ne les prenaient pas au sérieux, comme tout le reste. C’est pourquoi James ne comprenait pas pourquoi Carlie avait autant retenu son attention, c’était la première fois qu'une telle chose lui arrivait. Cette journée était décidément mauvaise pour lui, fatale.
Nathan était très étonné de voir son meilleur ami se dépêcher d’aller se coucher. En effet celui-ci se jeta littéralement dans son lit, pressé de s’endormir pour la meilleure partie de la journée pour lui : le moment de rêver… Il se vit assis dans son bureau, le mot « ASSISTANT » paraissait être écrit avec du sang, sur le mur. Des cris semblaient provenir de loin, comme une foule en panique. Il aperçut Carlie, qui s’avançait vers lui, le regardant avec un sourire éblouissant. Mais il vit soudain une larme couler le long de sa joue, effaçant son sourire au passage. Il voulait courir auprès d'elle pour la réconforter, mais quelque chose l'en empêchait, comme une pression écrasante qui refusait de le laisser revenir vers elle, et vers Nathan, qui était là lui aussi, mais différent, il avait l'air triste et dégouté, chose inhabituelle. Puis il se sentit secoué, et tout disparut.
_ « C’est l’heure !!! » hurla Nathan en riant. Il ouvrit les rideaux, les fenêtres, retira la couette de son pauvre ami.
« Dégage ! » brailla James en l’expédiant à l’autre bout de la pièce d’un coup de pied. Il était furieux. Ce rêve était si étrange ! Il aurait voulu rester endormi pour tenter de le comprendre, parce que vraiment ce songe n'avait aucun sens.
Ce fut une semaine infernale. Il passait son temps sur l’ordinateur, à rédiger, imprimer, ou à ranger des dossiers. Le soir il mangeait une pizza avec Nathan, la nuit il rêvait de Carlie. Il était aussi allé tous les midis au Starbucks dans l’espoir de la revoir, en vain. Il ne parvenait pas à l’oublier, elle faisait maintenant entièrement partie de ses rêveries constantes. Il arrêta d’essayer de trouver une raison à cela, et un sens à son rêve absurde de l'autre nuit.

Un matin, James s’était levé très tôt. Comme Nathan n’était pas là, il décida de partir en avance. Il s’arrêta encore au même café pour prendre un petit-déjeuner.
Elle était assise à la même table que l’autre fois.
James tenta de se concentrer pour bien s’assurer qu’il ne rêvait pas. Alors, sans hésiter, il alla s’asseoir à ses côtés.
_ « Bonjour Carlie ! Vous vous souvenez de moi ? » dit timidement James, il était si content de la revoir enfin.
« Oui ! James, si ma mémoire est bonne ? » répondit la jeune femme. Elle lui parut joyeuse, contrairement à leur précédente rencontre où elle lui avait semblé si froide. Alors commença une interminable conversation entre les deux jeunes travailleurs. Il apprit que Carlie avait vingt-deux ans et qu’elle était stagiaire dans un hôpital, pour devenir infirmière par la suite. Il se surprit à s’intéresser à tout ce que Carlie lui racontait, à ses moindres gestes et expressions.
James était fasciné.
Carlie avait sa journée de libre. James ne voulait pas la quitter, il décida alors qu’il n’irait pas à la tour aujourd’hui. Cette nouvelle ne déplut pas le moins du monde à Carlie. James réussit enfin à décrocher son regard du sien et put ainsi la contempler. Elle était vraiment très jolie. Ses boucles brunes s'entremêlaient, son regard était doux. Mais ce que préférait James était le sourire qu’elle lui adressait parfois. Ce fut incontestablement la plus belle journée que James ait jamais passée. Lui et Carlie s’étaient simplement promenés, et avaient beaucoup parlé d’eux, beaucoup rit aussi. Ils se donnèrent rendez-vous le lendemain matin. James était rayonnant quand il regagna l’appartement, contrairement à la semaine précédente, ou il avait affiché une grimace en permanence. Alors Nathan comprit :
_ « Tu es amoureux ! » dit-il, puis il se mit à danser autour de la pizza. James sourit. Au Diable la fierté ! Il ne tentait plus de nier ses émotions, ni ses sentiments. Il put donc enfin s’avouer qu’il était tombé amoureux de Carlie.
Le lendemain matin fut aussi magique, en compagnie de la femme qu'il aimait. Il décida de lui avouer ses sentiments le soir même, elle avait promis de l’attendre devant les tours. Alors James patientait calmement. Sa journée commençait bien, il n'avait pas beaucoup de travail aujourd'hui. Etre assistant ne lui paraissait plus si ennuyeux ni humiliant, son patron était même très fier de lui.
Sa vie redevenait un joli rêve.

C'est alors que l’inattendu se produisit. C'était comme si quelque chose venait d’exploser dans la tour. Le bruit avait été assourdissant, et la secousse d’une puissance inimaginable. James, sortant de sa rêverie matinale, entendit alors des cris affolés. Il s’approcha de la fenêtre un peu plus tard, au moment où se produisit la deuxième explosion. En réalité, c’était un avion, il venait de heurter la seconde tour, juste sous ses yeux. Il vit aussi plusieurs personnes sauter par les fenêtres, et la foule paniquée en bas, loin du soixante sixième étage où il se trouvait piégé. Horrifié, James comprit alors qu’il était perdu. Il ne terminerait pas son rapport aujourd’hui, il ne mangerait pas de pizza avec Nathan ce soir, il ne reverrai plus Carlie, il ne pourrait plus lui avouer ses sentiments, il n'aurait même pas la possibilité d'évoluer dans sa carrière, en fait il n'aurait plus l'occasion de faire quoi que ce soit, comme par exemple continuer sa vie qu'il aimait et qui venait à peine de commencer pour lui. Il fut submergé par la tristesse. Il ne ressentait rien, pas de haine, ni de peur, simplement de la tristesse. Il aurait aimé revoir Carlie, croiser son regard, la voir sourire une dernière fois. Cela n’était plus possible. Il se rappela alors de ce rêve qu'il avait eu l'autre fois. Maintenant il le vivait. Au moins l'un de ses rêves était devenu réalité, pensa amèrement James. Il réalisa soudain autre chose : il ne pourrait plus rêver ! Cette idée le fit paniquer.

James se vit condamné à un éternel sommeil sans rêve.

Il n’eut pas le temps d’avoir mal. « Prends soin de toi Nathan. Je t’aime Carlie. » furent les dernières paroles qu'il prononça à lui-même, avant que la tour ne l’écrase, l’emportant à jamais dans sa chute.




Christelle.
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