On dit souvent que la vie est un long fleuve tranquille. Pour ma part, ce ne fut pas le cas. Je n'avais pas encore atteint la quarantaine lorsque la folie d'un homme mit fin à mes jours. Ma mort remonte à un an maintenant. Enfin, passons, ce n'est pas si difficile à accepter. C'est sûr, nous regrettons les gens qu'on aime, mais nous pouvons à présent veiller sur eux, ce qui devient une nécessité quand on est mort. On a besoin de garder un souvenir de notre vie passée et seules les personnes avec lesquelles nous avons partagé des moments, qu'ils soient bons ou mauvais, nous permettent de nous les rappeler. C'est ainsi que mes dernières années restent très claires, en particulier l'année de mon opération, qui d'ailleurs a failli m'être fatale, lors de mes trente-trois ans.
L'année avait merveilleusement bien commencé, la neige avait envahi les sols italiens, et malgré le froid, nous adorions nous promener, ne serait-ce que pour admirer le paysage. Ma femme et moi habitions dans la petite ville de Forli à cent kilomètres de Florence. Elle venait d'accoucher de notre second enfant, Nathanaël. A cette occasion, nos économies servirent à acheter une maison avec un grand jardin où nous pourrions accueillir les amis de nos enfants et les laisser s'amuser en plein air.
La vie reprenait son cours, je repris le travail après de longues semaines de déménagement car j'avais profité d'un congé pour aider à déballer les cartons.
Un matin, alors que je m'apprêtais à partir au travail, mon père appela. C'était étrange. Nous ne nous étions pas parlé depuis des années, à la suite d'une dispute. Il me parla tout bas, très rapidement puis raccrocha. J'essayai de le rappeler, mais n'eus aucune réponse. Je commençais à être en retard. Je pris donc mes affaires et partis sans un mot.
Après cet appel, j'eus tellement de mal à me concentrer que, à peine avais-je traversé la rue, une voiture me heurta. Je perdis connaissance. J'entendais les personnes qui se précipitaient vers moi, puis après quelques minutes, je me sentis porté vers l'ambulance. Arrivés à l'hôpital, nous directement en salle d'opération. Puis, plus rien. On m'endormit.
Apparemment, l'intervention ne s'était pas passée comme prévu car quelques « On le perd ! » m'étaient parvenus jusqu'aux oreilles. Quelques secondes plus tard, la lumière de la Mort m'accueillait. Cependant, ce fut de courte durée. Je fus ramené à la vie et, bizarrement, à ma grande déception. J'avais tout de même eu le temps d'apercevoir quelques formes, quelques paysages et une personne en particulier, mon père. Non, c'était impossible.
L'opération finie, je repris connaissance quelques heures plus tard et retrouvai ma femme avec Nathanaël dans ses bras. Elle avait pleuré, c'était évident.
« – C’est fini... » lui soufflai-je.
Elle se précipita sur moi.
« – J'ai eu tellement peur, Antonio... Mona est à l'école, elle n’est pas encore au courant. Je vais devoir aller la chercher.
– Vas-y vite. Ne l’inquiète surtout pas mais amène-la ici.
– Avant, il faut que tu saches quelque chose... Ton père est mort ce matin. »
Le choc fut terrible. Je me mis à réfléchir très vite. Je me remémorai les événements depuis ce matin. Son appel, sa silhouette lors de l'opération...
« – Comment ? Demandai-je.
– Tué par balle...
Qui avait osé faire cela ?
– Va chercher Mona. »
Sur ce, elle partit.
Je m'en voulus. Je n'avais pas été assez attentif à ce que mon père me disait durant son appel. Il devait savoir ce qui allait lui arriver. Mais qu'avait-il fait pour recevoir cette balle ? Il fallait que je le découvre.
La police classa vite l'affaire, disant que mon père s'était suicidé. J'étais sûr que ce n'était pas le cas. Sinon, quelle serait la raison de son appel ce matin ? Se réconcilier avec moi ? Et si c'était le cas, pourquoi parlait-il si rapidement ?
Lorsque je sortis de l'hôpital, on enterra mon père. Le lendemain, je me mis à chercher des informations sur les personnes qu'il fréquentait.
«Que fais-tu ?, me demanda Maria, ma femme.
– Du travail.
– Tu devrais te reposer. Laisse-moi t'aider. Sur quoi travailles-tu ?
– Non, merci. Je vais me débrouiller. »
Je ne sais pour quelle raison, j'avais décidé de ne pas parler de mon projet à Maria. Elle aurait sûrement voulu m'aider mais je n'en avais pas envie. D'une certaine façon, cela ne la regardait pas.
« – Je sors. Disais-je.
– Où vas-tu ?
– Je vais me promener. J'ai besoin d'être un peu seul. »
Je me rendis chez mon père. Rien n'avait changé, les meubles étaient toujours à la même place et tout était bien rangé. Je ne pus retenir mes larmes. Je regrettais toutes ces années perdues où on ne s'était pas parlé.
Sur son bureau, je remarquai son agenda posé sur une pile de journaux. Je l'ouvris à la date de sa mort. Rien. Il était presque vide., J'allumai donc son ordinateur. J'allai sur sa boîte mail. « Zut. » Le mot de passe. J'en essayai plusieurs, mais aucun n'était le bon. Une idée me passa alors par la tête, j'essayai mon prénom. « Bingo ! » m'écriai-je intérieurement. J'avais trouvé. Sa boîte de réception était pleine de messages non lus. Je fis un peu le tour, et remarquai que, régulièrement, mon père avait reçu des mails de son banquier qui lui indiquait l'heure, la date et le lieu de leurs rendez-vous. Je trouvai sa carte sur le bureau, la pris et téléphonai.
« – Allô ?
– Bonjour, Je m'appelle Antonio Tarasconi. Mon père est mort il y a deux semaines et, visiblement il vous a rendu visite plusieurs fois ces derniers mois. J'aurais besoin de vous rencontrer.
– Je regrette, mais je n'ai pas le temps en ce moment. Je suis désolé pour votre père, je le connaissais depuis longtemps. »
Sur ce, il raccrocha. «Étrange...» pensai-je. Je décidai donc d'aller lui rendre visite et de l'obliger à me parler. Mais en arrivant chez lui, je le surpris en conversation au téléphone. Il se disputait avec quelqu'un.
« – Surveille-le d'un peu plus près. Il se pose des questions. Il a réussi à trouver mon numéro.», disait-il.
Il y eut un silence.
«–Je ne lui ai pas laissé le temps de parler, mais à mon avis, il va rappeler. »
De nouveau, silence.
«– Préviens-moi lorsqu’il sera revenu.»
Il raccrocha.
A la fenêtre, je n'osais plus faire un mouvement. La peur me prit au cou, je décidai de partir mais c'est alors que la porte s'ouvrit derrière moi.
« Bonjour ?
– …
– Oui ?
– Excusez-moi, J'ai appelé tout à l'heure, mais vous aviez l'air d'être pressé, je venais au sujet de mon père.
– Je crois avoir été clair à ce sujet- là, je ne peux rien faire pour vous.
– Je vous demande pardon pour le dérangement. Au revoir. »
Il n'était pas clair et je ne pouvais m'empêcher de penser qu’on se ressemblait beaucoup, mis à part qu’il portait des lunettes carrées
Je rentrai à la maison. Maria était dans la cuisine et ne m'avait pas entendu entrer. Je me faufilai donc à l'étage discrètement, pris le téléphone et appuyai sur la touche ‘rappel’.
« Allô ?... Allô ? »
Je raccrochai. C’était la voix du banquier. Il parlait donc à ma femme lorsque je l’avais surpris au téléphone chez lui. Je fus pris d’une fureur inimaginable. Je me mis à fouiller les moindres recoins de ma chambre. Rien. Puis, je commençai à chercher dans les autres pièces, et c’est alors que je trouvai, dans la salle de jeux, des papiers dont je n’avais jamais vu la couleur auparavant. L’un indiquait qu’un compte bancaire avait été créé à mon nom. Je n’avais pourtant jamais été au courant. Le second papier informait qu’une somme d’un million d’euros avait été prélevée d’un compte pour arriver au mien. Lorsque je regardai de qui provenait tout cet argent, je faillis faire une crise cardiaque. Elle venait de mon père. Tout devenait un peu plus clair. Alors que je réfléchissais, ma femme monta.
« – Ah, tu es rentré ? Je ne t’ai pas entendu.
– Je ne voulais pas te déranger alors que tu travaillais. Je vais ressortir un petit moment pour régler quelques affaires.
– Je t’accompagne.
– Non, ne t’inquiète pas, je dois voir un collègue du boulot.
– J’ai besoin de prendre l’air aussi, et tu es de plus en plus distant depuis ton accident, j’aimerais qu’on parle. Je peux y aller avec toi, et en profiter pour que tu me parles de tes problèmes.
– Non je t’assure que je préfère y aller seul, on parlera à mon retour. »
Et je partis. Je me rendis une fois de plus chez mon père et cherchai de nouveau des personnes avec lesquelles il aurait été en contact dernièrement. Je trouvai vite ce que je voulais. Manifestement, il avait fait appel une ou deux fois à son notaire. Je pris donc la décision de lui téléphoner.
« Allô ?
– Bonjour, je m’appelle Antonio Tarasconi, vous étiez le notaire de mon père.
– C'est exact mais je ne comprends pas, on s’est vu la semaine dernière, y aurait-il un problème avec le transfert de l’argent ?
Sur le trottoir, je remarquai la voiture de ma femme, elle m’avait suivi.
– Je ne vous ai jamais contacté auparavant. Pouvez-vous, s’il-vous-plaît, me décrire l’homme que vous avez vu ?
– Grand, cheveux bruns, des lunettes carrées.
A cette description, je reconnu le banquier.
– Je n’ai pas de lunettes.
– Pourtant, la signature était la même que celle figurant sur votre passeport.
– Je vous le répète, ce n’est pas moi qui suis venu. La personne qui était à ma place a volé l’argent de mon père.
– C’est impossible, la ressemblance était flagrante avec le passeport.
– Je vais régler cela au plus vite. Au revoir. »
Je raccrochai. Il me restait une dernière chose à faire, parler à ma femme puis aller voir la police le lendemain. La voiture de Maria n’était plus là. Elle avait dû rentrer. Je fis de même.
« Maria ?
– Oui ?
– Il faut qu’on parle. »
Elle s’assit sur le canapé, pendant que je faisais les cent pas dans le salon.
« Je sais ce que tu as manigancé ces derniers mois avec le banquier de mon père, commençais-je.
– Que veux-tu dire ?
– Ne fais pas l’innocente. Tu as participé à son meurtre.
Elle baissa les yeux. Son point faible était qu’elle ne savait pas mentir.
– Réponds-moi. Demain, je vais aller voir la police, tu auras moins de problèmes si tu avoues tout, continuais-je.
– Antonio, ne m’en veuille pas trop, laisse-moi t’expliquer.
– Je n’attends que ça.
– Il y a environ un an, j’ai rencontré Tony, un banquier. Ce fut le coup de foudre. J’avais toujours des sentiments pour toi mais il m’a envoûtée avec cette idée d’argent qu’on pourrait avoir si ton père venait à mourir. Il a réussi à me convaincre. Il a tout organisé : des rendez-vous avec ton père, il l’a persuadé d’écrire un testament au cas où il venait à mourir... Il a tout de suite voulu que cet argent te revienne. Tony a organisé une rencontre avec un notaire. J’ai emprunté ton passeport et il s’est entraîné à copier ta signature. Quand ton père est mort, il était capable de la reproduire parfaitement. Heureusement, vous vous ressemblez beaucoup. J’ai su par la suite que vous aviez la même mère.
– Comment ? C’est mon frère ? »
Je n’arrivais pas à l'admettre, je m’assis de peur de m’évanouir.
« Oui, il a donc pu faire croire qu’il était toi. Comme il est banquier, il a réussi à ouvrir un compte à ton nom et faire arriver l’argent à ce compte. Je suis vraiment désolée.
– Tu peux l’être. Tu vas raconter tout cela à la police demain, à la première heure. Après, je ne veux plus te voir. Il est tard. Allons nous coucher.
– J’arrive dans un instant. »
Je me préparai et me mis au lit. Maria arriva un quart d’heure après. Je m’endormis. Demain, tout allait s’arranger. Mon père allait être vengé. La nuit fut paisible.
Cependant, vers deux heures du matin, je me réveillai. J’avais terriblement soif. J’allai donc dans le salon me servir un verre. C’est alors que j’entendis quelqu’un derrière moi. Je me retournai et vis un homme avec une arme à la main, pointée sur moi.
« Pas question que j’aille en prison même si je dois tuer mon propre frère pour l’éviter », dit l’homme.
Et le tir partit. Je fus touché à la poitrine et mourus peu de temps après.

