Voici trente-huit ans, depuis qu'il travaille en tant que mineur à Sainte-Marie-aux-mines, que monsieur Lambert emprunte le chemin qui le mène à son lieu de travail.
En apparence, Jacques Lambert est un homme petit, né pour être humilié. Il a, à ce jour, cinquante-six ans. Ses cheveux sont sombres, sa peau est abîmée par les heures passées dans la sombre mine allemande et ses yeux sont vert-gris, habitués à l'obscurité et couronnés de cernes dues à ses réveils matinaux. Les mains du vieil homme sont usées par le port de la pioche et les coups frénétiques contre le minerai ; son dos se voûte à cause de ses multiples trajets, sac sur le dos, pour aller au travail.
Mais, si l'on approfondit le caractère de ce personnage pourtant intéressant, on découvre un homme endurant, brave et fort de caractère. Patient, il sait toujours pardonner, parfois à tort. L'homme a vécu dans la pauvreté et attend encore que l'argent lui tombe du ciel.
Ce jour-là, le premier Avril 1911, les oiseaux chantent, c'est le printemps et le pauvre mineur s'est enfin débarrassé de ses lourds vêtements usés en même temps que l'air s'est débarrassé de sa dure haleine de glace. Jacques est triste malgré le beau temps, il sait pertinemment que c'est le premier Avril et qu'il devra subir à nouveau les humiliations fréquentes de son employeur. Qu'importe, une journée humiliante n'est que bagatelle à côté des années de travail qu'il a effectué. Comme tous les jours, Jacques, rouge de honte, se fait fouiller par les soldats allemands, il traverse la frontière et se dirige vers la gare où il monte dans le premier train pour Sainte-Marie-aux-Mines. Plus de place, Jacques se dirige, confondu entre l'embarras et la haine, vers le wagon où l'on transporte le charbon. Seul français de la mine, le pauvre homme envisage la démission mais l'Etat français le renie et le considère comme un allemand. Entre deux frontières, il reste un grand patriote et se sacrifie pour le salaire qui l'aidera à nourrir sa femme et son fils. Au milieu des bonjours hypocrites et des tapes à l'épaule, synonymes d'une boutade supplémentaire de ses collègues, Jacques parvient à se frayer un chemin vers son lieu de travail. Comme tous les jours, Jacques doit se rendre au bureau de son employeur, un jeune allemand issu d'une famille de magistrats qui a déménagé après la victoire allemande de 1871, afin de savoir où il devra miner parmi les dizaines de galeries obscures et hostiles qui forment les couloirs de la mine. Muni de sa pioche et de son uniforme aux couleurs de l'Allemagne, le vieillard se rend à la caverne où il a été assigné, c'est le seul français de cette mine et il sent les regards de ce qui sont censés s'appeler collègues mais qui sont des ennemis aux yeux de Jacques. Chaque parole est une insulte, chaque regard dévisage et chaque geste est humiliant. Ainsi, Jacques sait pertinemment qu'une mauvaise plaisanterie l'attend au bout de ce couloir... Étonnant, aucune méchanceté à l'horizon. Les quelques mineurs assignés au même secteur paraissent captivés par leur labeur. Malgré les conditions de travail horribles, le vieil homme est habitué et donne du coeur à l'ouvrage. Après tout, il ne sait ni lire ni écrire et cet emploi est une aubaine pour lui. Armé de sa pioche comme pour combattre l'injustice, Jacques frappe les murs de la mine avec haine. Les coups répétés du métal contre la paroi rocheuse résonnent dans la grotte entière et le protègent des moqueries environnantes. Au fur et à mesure qu'il mine, sa pioche rencontre des roches de plus en plus solides et concentrées en minerais. Alors qu'il assène un coup plus fort que les autres, ce genre d'élan de force régulé par la respiration, Jacques découvre une cavité dans la roche. Après quelques regards à droite et à gauche afin d'être sûr qu'il est seul, le mineur assène deux grands coups afin d'agrandir assez le trou pour y entrer et le camoufle à l'aide d'un panneau marqué par les tristes mots "Risque d'éboulement" traduits en allemand et en français. Une fois parvenu à entrer dans l'étroite cavité, Jacques suit un long couloir qui le mène à une salle étroite. Au milieu de celle-ci, un coffre et une corde menant à la surface, il n'est pas sportif mais il vaut mieux pour lui qu'il grimpe, sortir de derrière un panneau et arriver au milieu de ses collègues ne le réjouissait pas. Le pauvre s'imaginait ses collègues le narguant avec un fort accent:"Regartez, il y a un époulement", l'idée du panneau camouflant le creux lui paraissait moins intelligente. Jacques se ressaisit, il avait oublié de regarder le contenu du coffre. En s'approchant, il s'aperçoit qu'un cadavre recouvre le coffre comme pour le protéger ou le camoufler, l'homme était manchot, il a sûrement été incapable de grimper à la corde. Jacques frémit à l'idée de mourir dans ce lieu sinistre. Au milieu des murs dégoulinants de sueur minérale, le mineur se décida à ouvrir le coffre. La clé n'était pas sur le cadavre mais il parvient à briser le coffre en quelques coups de pioche. Pris de surprise, Jacques est aveuglé par la lumière. Devant ce malheureux se tenait ce qui suffit à rassasier une vie. Le nerf de la guerre: de l'or! Après avoir rempli son sac, le mineur grimpe le long de la corde, il entrevoit la sortie mais son sac l'alourdit considérablement, après de nombreuses chutes, il décide d'accrocher le sac à la corde et de remorquer celui-ci une fois ce périple achevé.... Cependant, une sensation étrange l'envahissait, celle qu'on ressent quand on oublie quelque chose. Il ne pouvait pas s'éterniser ici, il risquait d'être découvert. Après de long efforts, Jacques parvient à hisser son sac de cinquante kilogrammes, il subsiste un problème, le mineur se retrouve en plein milieu d'un pays qui n'est pas le sien et qu'il ne connaît pas. Il lui faut rejoindre le chemin qu'il emprunte chaque jour pour aller de la gare à son lieu de travail. Après mûre réflexion, le vieil homme déduit qu'il devait aller vers l'est, tant qu'il percevrait le bruit sourd des pioches agressant les parois de la mine, il ne perdrait pas son chemin. Au bout de trente longues minutes, qui lui paraissaient être un siècle sous la charge des cinquante kilogrammes octroyés par le tas d'or, Jacques arrive à la gare de Sainte-Marie aux Mines. A dix-huit heures, tous les magasins sont fermés, le mineur se rend donc dans la mine afin d'y reposer sa pioche et de déposer le sac dans son casier. Heureusement pour lui, tous les mineurs étaient rentrés, après avoir esquivé le bureau de son patron, le vieil homme parvient à se délester de tout l'or qu'il a trouvé. Sa joie était immense mais il s'est tant sacrifié! Enfin, fini les sous-emplois, fini les injures, fini les critiques, une nouvelle vie démarrait avec le printemps et même si la guerre menace, Jacques a un long avenir radieux devant lui. A vingt heures, le mineur rentre dans sa maison et se précipite vers sa femme pour lui narrer sa bon aventure, mais celle-ci réplique:
_Dois-je vraiment attendre la fin de l'histoire pour entendre que c'est une blague?.
Toutes les promesses de la Terre ne suffirent pas à faire comprendre à Mme Lambert que son mari était honnête. A quoi bon persister? Il ne pouvait penser à autre chose que son argent mais personne ne le soutenait, sa femme riait et ses enfants le narguaient. Après avoir dîné avec faim, Jacques se réfugie dans sa chambre, son sommeil arrive très rapidement et il rêve d'un avenir prospère, avenir où on le comprendra, avenir où on l'approuvera, de sa femme à son patron. Le lendemain, Jacques est réveillé par ses enfants. Il comprend très vite qu'il est en retard mais il s'en fiche car bientôt il sera riche. Il s'achète un vélo au village avant d'aller au travail et fait tous les détours imaginables. A seize heures, après une longue promenade, Jacques se présente au bureau de son directeur. Bien entendu il est renvoyé, hué, insulté de toutes les manières existantes et il quitte son travail. Dans un élan de fierté, l'ex-mineur se rend chez lui en vélo. Cette fois-ci, il va vite, pressé de raconter sa journée à sa famille. Une fois devant les murs pâles de sa maison, l'homme a un déclic: il a oublié de récupérer le sac d'or. Il lui fallait le récupérer avant qu'on vide son casier! La nuit porte conseil et, après un si long trajet, il faut qu'il se repose. Après avoir mangé hâtivement, comme un charognard ayant lâchement volé son repas, afin d'éviter sa femme, il se rend dans son lit et s'endort rapidement. «Demain c'est loin » se dit-il. Cependant, le lendemain, Jacques ne se décide pas à aller à Sainte-Marie-aux-mines, il préfère essayer son vélo et visiter la ville pour trouver une maison à acheter. Il dispose d'une semaine avant qu'on vide son casier. Alors, l'ex-mineur se rend au centre-ville où il cherche une maison. C'est alors qu'il tombe sur une annonce.
Au bout de cette annonce, une adresse... Il n'était qu'à cinq kilomètres dudit lieu soit une trentaine de minutes à vélo. Ah quel luxe, ce vélo qui lui avait coûté deux mois de salaire était vraiment pratique. Bientôt, il sera aussi riche qu'un seigneur. Il fallait qu'il pense à s'acheter des vêtements avant d'aller voir ce bon M. Demarchais. Cette journée était encore une journée banale, trente ans passés dans une mine et deux jours à faire du vélo. Le contraste est impressionnant et Jacques se réjouit de sa nouvelle vie. Il lui restait à convaincre sa femme et pour ceci, il doit récupérer l'or. C'est décidé, demain il se rendra à la mine. Il entrera par le trou d'où il était sorti, puis il ira jusqu'aux casiers, récupérera son sac et s'en ira par où il était entré. De nuit, personne ne le verrait.
De retour chez lui, Jacques voit le repas où trônaient des topinambours, vestiges de son passé de pauvre mineur:
_«Je ne mangerais pas cette horreur » dit-il avec arrogance.
_«Dommage, il n'y a que ça, même dans le palace d'un grand seigneur » ironisa sa femme.
Quand il sera riche, il la fera remplacer par une duchesse, se dit Jacques. En attendant, il faut faire avec, mais il doit aller se coucher car demain, une dure nuit l'attendait.
Le lendemain, le vieillard se réveille à douze heures. Il se réveille, s'habille, se prépare à aller récupérer son sac. Sa femme, énervée par la remarque de la veille, lui dit-alors:
_«Enfin réveillé grincheux?»
_«Tais-toi femme» s'énerve alors Jacques.
Rebuté par tous, le vieil homme monte son vélo et part pour l'avenir. Dans douze heures, il sera riche.
Au bout d'une heure, Jaques arrive à Sainte-Marie-aux-Mines, il avait divisé son temps de trajet par deux rien qu'en achetant un vélo! Il lui reste cependant à attendre quatre heures pour pouvoir infiltrer la mine sans se faire voir des autres mineurs. Pour cela, il commence par retrouver le trou par lequel il était sorti de la mine il y a peu. Il part donc vers l'ouest. Après quelques minutes, Jacques arrive à proximité du fameux trou. La corde l'y attendait et formait un long serpent enroulé, comme s'il dormait, au fond de la cavité. L'ex-mineur, descend le long de la corde, comme il était monté il y a plusieurs jours. Seulement, ce n'était plus le même homme. Plus sûr de lui, ses jambes, rendues un peu plus fortes par ces heures de vélo, glissaient le long de la corde, ses mains, qui tenaient une pioche, tiennent la corde légèrement afin de ne pas se brûler à cause du frottement. En quelques secondes, il se trouvait face au coffre vide.
Mais lorsqu'il arrive au fond de la grotte, Jacques tombe nez-à-nez avec son patron.
"_J'ai beaucoup réfléchi à fotre cas monsieur, c'est bour ce sac d'or que fous nous afez quitté? Mais c'était du charbon peint en or!"
Jacques était atterré. Il avait perdu sa femme, son travail... Sa vie...Tout. Pour une plaisanterie. L'allemand continue alors son récit. Les éléments se réunissent dans son esprit tourmenté, Colère et Désespoir menaient une bataille des sentiments.
Enfin, il comprend, ce jour-là, nous étions le premier Avril...
Sainte-Marie-aux-mines, 1911
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