En entrant dans la chambre de ses parents, située dans l'aile ouest de la maison, Andréa comprit que sa mère allait bientôt mourir. Andréa était une jeune femme d'une vingtaine d'années, très mince et discrète, dont les cheveux châtains et les yeux bleus étaient semblables à ceux de sa mère. Elle avait toujours entretenu des relations très complices avec ses parents et était très triste à l'idée de perdre sa mère. Elle ne l'avait jamais vue ainsi: son visage était livide, ses yeux étaient violacés et son corps était secoué de spasmes dus à la douleur. Elle ne reconnaissait plus la femme allongée dans ce lit car sa mère avait toujours été magnifique: en effet, elle ne sortait jamais sans être parfaitement maquillée, coiffée et habillée. Elle prenait un grand soin à choisir sa tenue et lorsqu'on la voyait dans la rue, les gens admiraient et enviaient sa beauté ainsi que son élégance. Cependant, bien qu'elle fût très attachée à son apparence, elle avait toujours été à l'écoute de ses enfants et, en particulier, d'Andréa, qui était sa préférée. Malgré le chagrin, cette dernière s’assit près de sa mère qui voulait manifestement lui dire quelque chose d’important.
"Tout commence en Géorgie, dans un petit village d’une centaine d’habitants dans lequel je vivais avec mon ancien mari Andréi, et tes frères et sœurs, Molly et Benjamin. Je me souviens encore des rues pavées de ce village le long desquelles, étant jeune, je m’amusais à explorer chaque recoin. A l’entrée du village se trouvait une vieille maison abandonnée, lugubre, que tous les enfants appelaient « la maison hantée ». Ils s’amusaient à se faire peur en jouant à celui ou celle qui irait ou non à l’intérieur, pour montrer aux autres sa bravoure. Et si je me souviens bien, il n’y en avait jamais beaucoup qui avaient assez de cran pour le faire. Plus loin, après avoir suivi les pavés mouillés et glissants qui constituaient entièrement les rues de ce village, on trouvait une petite église dont le clocher était placé à une altitude telle qu’il dominait entièrement les toits des autres habitations. Notre prêtre vivait jours et nuits dans cette église et on allait le voir seulement lorsque l’on se mariait, ou encore lorsque l’on voulait faire baptiser son enfant. D’ailleurs, il y avait de moins en moins de baptêmes car les enfants ne poursuivaient pas leurs études religieuses en grandissant. Ainsi, ce prêtre ne donnait aucune leçon de catéchisme et se contentait des mariages, des rares baptêmes, et de sonner la cloche aux heures convenues. On le voyait parfois sortir pour revenir aussi vite qu’il était parti, en rapportant avec lui des ouvrages ou, selon le jour, de la nourriture. Cette église se trouvait sur la place du village, où se trouvaient également les habitations les plus importantes comme l’école, une petite maison dans laquelle vivait le seul médecin, ou encore une épicerie. L’institutrice, qui pratiquait sa profession également seule, enseignait aux enfants le français et les mathématiques. Elle voulait absolument les instruire le plus possible pour qu’ils aient la possibilité de devenir des gens importants et particuliers, pour qu’ils puissent plus tard partir du village et accomplir de grandes choses. J’appris d’ailleurs, en discutant avec elle, qu’elle avait toujours rêvé de voyager à travers le monde, mais qu'à cause de ses conditions de vie qui ne lui permettaient même pas de pouvoir sortir du pays, elle les laissa derrière elle et compensa sa peine avec l’espoir qu’elle voyait naître dans les yeux de ses élèves qui s'impliquaient enormement dans leurs travaux. Le médecin, quant à lui, n’était pas très ambitieux si je me souviens bien. Il venait lorsqu’un habitant avait un problème de santé, le soignait puis repartait. Il n’avait l’air ni d’apprécier, ni de détester son métier, il ne montrait rien de ses sentiments et, tout comme le prêtre, en dehors de ses interventions médicales, on le voyait très peu. Le jour de la naissance de Molly, il fut présent et je vis passer de la joie sur son visage puis, quelques secondes plus tard, ce sentiment fut remplacé par une profonde tristesse. J’en conclus donc qu’il n’avait jamais eu d’enfants, probablement pour des causes médicales ou que malheureusement, son ou ses enfants étaient décédés prématurément. Pour ce qui est de la gérante de l’épicerie, elle était très sympathique. C’était le seul rayon de soleil du village, elle souriait sans cesse, prenait des nouvelles de chaque famille. Elle discutait avec ses clients, leur vendait tout ce qu’ils désiraient, sortait, rentrait, courait. Elle était assez jeune et pleine de vivacité, elle rayonnait du matin jusqu’au soir sans se plaindre une seule fois de tous les efforts qu’elle fournissait. C’est pourquoi tous les habitants l’appréciaient beaucoup et elle se réjouissait de donner le sourire aux gens qu’elle savait, comme elle, dans la misère. Nous étions très pauvres car Andréi travaillait comme commis dans cette épicerie mais son salaire ne suffisait pas pour subvenir à tous nos besoins. Ton frère et ta sœur étaient encore petits : Molly devait avoir cinq ans et Benjamin quatre ans, je devais donc rester à la maison et m’occuper d’eux.
Comme tu le sais, j’ai toujours adoré jouer aux cartes et cette passion m’a permis de changer de vie.
Andréi et moi connaissions un vieil homme du nom de Yuri Bradjanovski, un milliardaire qui venait se reposer quelques semaines au village car il disait que la ville le fatiguait et aggravait ses problèmes de cœur. En effet, il souffrait de tachycardie aiguëe. Il se trouve que ce vieillard adorait lui aussi jouer aux cartes et, un jour, alors que j’emmenais Molly et Benjamin chez la voisine pour aller faire quelques courses, il vint me voir. Il avait appris, en écoutant aux portes je suppose, qu’Andréi et moi jouions quelques fois avec des voisins pour essayer d’arrondir nos fins de mois. Et c’est ainsi que, chaque fois qu’il revenait au village, il nous invitait à jouer avec lui. Il disait qu’il nous appréciait beaucoup et que nous le distrayions un peu de sa vie monotone et solitaire. A cette époque, je devais avoir ton âge, vingt-deux ans et Andréi devait en avoir vingt-cinq. Ce n’est que lorsque j’eus trente-cinq ans que ma vie changea à jamais.
En effet, Molly et Benjamin étaient désormais capables de rester seuls, Andréi et moi en avons donc profité pour jouer davantage et s’entraîner pour gagner un maximum d’argent. Un jour, une idée me traversa l’esprit : je voulais dépouiller le vieillard, lui prendre toute sa fortune pour aller m’installer en ville avec Molly et Benjamin et surtout pour vivre avec mon amant, Kristov, ton père. Ainsi, je parlai à Andréi de ma fabuleuse idée sans lui dévoiler mes projets futurs. Il fut rapidement d’accord avec moi et on informa le village de notre complot. Tous les gens en étaient ravis car ils détestaient tous Bradjanovski du fait que ce dernier vivait dans le luxe tandis qu’eux vivaient dans la misère et la privation.
Un soir de pluie, Andréi et moi furent invités chez Bradjanovski dans son immense demeure de trois étages. Ce château contrastait étrangement avec le reste des habitations du village, faites en ciment et entourées de boue. Cependant, nous étions très impatients de nous y rendre pour pouvoir apprécier durant quelques heures le luxe du mobilier, que nous ne pouvions pas retrouver chez nous avec notre misérable fauteuil et nos deux lits aux sommiers complètement usés. Mais notre impatience, ce soir-là, résultait également du fait que nous croyions repartir de cette demeure riche et assurés d’un avenir heureux. Or, nos espérances furent réduites à une terrible déception. Nous avions placé toutes nos économies dans notre mise et nous avons tout perdu en une soirée. Nous avons perdu la partie à cause de l’emportement d’Andréi : voyant que l’on gagnait, il voulut continuer de jouer et plaça une mauvaise carte qui nous fit perdre la partie. J’étais hors de moi en sortant de chez Bradjanovski, je lui en voulais énormément et j’étais très énervée contre lui : par sa faute, nous étions ruinés et tous mes rêves s’envolaient. Nous nous sommes disputés et il est parti. Je ne l’ai plus jamais revu vivant, le lendemain on le trouva mort noyé. Il s’était attaché des pierres au bout des deux pieds et des deux mains et avait sauté dans la rivière qui traverse le village d’après le médecin du village qui était venu spécialement pour inspecter le corps sans vie d'Andréi. C’est Kristov qui l’a retrouvé, les ficelles retenant son corps s’étaient détachées et son corps était remonté à la surface. Lorsqu’il m’annonça la nouvelle, je ne fus pas triste car je ne l’avais jamais aimé : mes parents connaissaient les siens et nous ont mariés lorsque j’avais seize ans. C’était un gentilhomme mais il n’avait aucune ambition, aucun désir particulier qui rendent une vie palpitante, excitante et intéressante tandis que Kristov, lui, était exactement le contraire d’Andréi : c’était l’homme parfait. Et c’est d’ailleurs avec lui que je me suis remariée.
Je ne me remettais pourtant pas d’avoir échouée et d’avoir perdu non seulement mon argent mais aussi tous les rêves qui allaient avec. Alors, Kristov m’encouragea à continuer à croire en mes rêves et pour les rendre possible, demanda le soutien de tous les habitants qui me financèrent pour que je rejoue face au vieux, mais cette fois-ci en couple avec Kristov. Après avoir récolté grâce aux habitants une somme suffisante, on retourna, ton père et moi, voir Bradjanovski. Le pauvre, il ne se doutait pas de nos intentions et nous accueillit très gentiment, comme à son habitude, en nous proposant une tasse de café et des gâteaux. On commença à jouer, mais contrairement à d’habitude, on y passa la nuit entière ainsi que les trois jours qui suivirent sans s’arrêter. Mais le vieux souffrait de ne pas avoir dormi et son jeu devînt de moins en moins bon. Quant à nous, évidemment nous étions exténués mais nous étions jeunes et en bonne santé donc nous avions l’avantage sur la partie. Notre jeu nous rapporta des sommes jamais gagnées auparavant et nous étions motivés contrairement au vieux qui ne supportait pas de voir sa fortune partir en fumée. Il essaya cependant de se rattraper mais ses attaques échouaient et arrivé a bout de forces, il fut atteint de plusieurs attaques cardiaques. On repartit, le laissant seul à l’agonie et lorsque le village apprit que l’on avait gagné, tous les habitants furent euphoriques. Ils croyaient que nous allions partager la somme gagnée avec eux, en remboursement de leurs prêts.
Finalement, nous avons gagné plus de la moitié de la fortune de Bradjanovski et nous étions tellement heureux que nous nous sommes enfuis dans la nuit, avec Molly et Benjamin, en laissant à l’abandon notre vieille maison de ciment entourée de boue et sans partager un centime de notre fortune avec les habitants. Nous ne sommes jamais revenus et nous ne les avons jamais revus mais j’ai appris cependant que Yuri Bradjanovski était mort la nuit de notre fuite d’une crise cardiaque, tout seul dans son château.
Grâce à cet argent, j’ai pu réaliser mes rêves et même faire plus : nous nous sommes installés en Allemagne, nous avons acheté une magnifique maison en plein centre ville dans laquelle nous nous trouvons en ce moment, nous avons scolarisé Molly et Benjamin et nous avons voyagé à travers le monde.
Tu es née quelques années après notre installation et ta naissance fût une des grandes joies de mon existence.
Je comprends que tu m’en veuilles, que tu en veuilles à ton père et à moi d’avoir agi de la sorte mais nous voulions une vie luxueuse et tranquille. Tu n’as pas connu la misère grâce à cette histoire. Je m’excuse simplement que tu aies vécu dans l’ignorance si longtemps. Maintenant que tu sais qui sont vraiment tes parents, je peux te laisser et aller là où Dieu voudra bien me laisser entrer. Je suis très fière de toi."
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jeudi 14 janvier 2010
Les Origines du Mensonge
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