lundi 18 janvier 2010

Un don venu des Enfers


Hoshiko était une petite ville qui paraissait calme, paisible, sereine, silencieuse, malgré les sombres et mystérieux secrets qu’elle renfermait. Elle n’avait véritablement rien de commun. D'affreux évènements s’y étaient déroulés, des tragédies encore inexpliquées. Aujourd'hui, certains parlent de malédiction, d’autres parlent de mythes, de légendes, certains même disent que ce sont des rumeurs pour faire fuir les passants, mais ce qui compte réellement, c’est ce que, vous, vous croyez.


Cette nuit-là, la lune honorait le ciel sombre de sa splendeur. Elle brillait d’un doux éclat, illuminant le ciel telle un soleil. C'était le soleil de nos nuits. Elle était la seule lumière d’une petite ruelle dont les réverbères ne s’étaient pas allumés. Dans cette allée, plongée dans les ténèbres, se trouvait un immense manoir qui dégageait une atmosphère pesante, terrifiante et très mystérieuse. Cette lugubre ambiance faisait fuir les passants. Devant ce vaste monument, se dressait une grille d’une très grande hauteur, semblable à celles que l’on voyait devant les demeures des vampires dans les romans, devant la tanière du tueur. Quelques mètres plus loin, se trouvait l’imposante demeure. Devant l’entrée, de grandes colonnes étaient postées telles de grosses barres en fer supportant un toit dont l’étendue semblait infinie. A travers les vastes fenêtres, on pouvait apercevoir des meubles antérieurs au XVIIIème siècle. L’épaisse poussière qui s'y trouvait révélait que les meubles n’avaient pas bougés depuis un grand nombre d'années. Le gigantesque pavillon semblait inhabité depuis des siècles. Pourtant, une personne y avait vécu. Il y a peu de temps, quelqu’un vivait dans ce vaste lieu, Tokimasa Kobayashi. Et si même, aujourd'hui, nul ne s’approche de cette maison et ne prononce le nom de cet homme, c’est pour une raison bien précise ; car, comme vous l’avez sûrement pressenti, ce lieu contient maints secrets et mystères, mais surtout, une histoire bien étrange. Pour cela, remontons une vingtaine d’années en arrière. En ce temps mémorable où la ville n’était encore qu’une petite ville tranquille et paisible.


21 Mars 1869, début de l’ère Meiji. Pour célébrer le printemps, tous les habitants de la ville s’étaient rassemblés au bord d’une petite rivière qui passait au milieu d’un parc situé au centre du village pour organiser une petite fête en l’honneur du renouveau. Ce jour-là, la rivière était étincelante, l’eau qui ruisselait brillait comme jamais. Elle resplendissait telle l’éclat du diamant quand celui-ci est magnifiquement poli, et s’écoulait lentement suivant le cours de la rivière. Elle était si limpide, si pure que l’on apercevait les galets qui se trouvaient au fond de celle-ci, avec une netteté sans égale. Les magnifiques cerisiers s’étaient éveillés au doux son du printemps que répandait le vent frais de la résurrection. Leurs fleurs s’étaient enfin ouvertes pour la venue du renouveau, montrant leurs sublimes pétales d'un rose divin et d'un blanc ravissant. L’herbe fraichement coupée, avait mis son plus beau drap de rosée. Le lieu était paradisiaque, le printemps était de retour. Les résidents avaient installé un grand buffet. Ils avaient étalé sur plusieurs tables une draperie d’une blancheur sans limite et ils avaient disposé de grands plats répartis un peu partout sur le banquet. Personne ne manquait à l’appel. Parmi eux, se trouvait Tokimasa Kobayashi et son épouse, Rika. Il était jeune, beau et séduisant. Sa compagne, elle, était une femme âgée de quelques années de plus que lui, raffinée, chaleureuse, et d’une beauté inégalable. Il était rare de les voir l'un avec l'autre, car, bien qu’ils fussent unis, Tokimasa restait toujours chez lui à dessiner sur ces estampes. Tokimasa n’avait pas de travail, mais il cherchait un mécène. Pourtant, tout le monde le refusait malgré son incroyable talent. Certains disaient qu’il avait un don du ciel car il avait une telle façon de représenter les choses qu’elles paraissaient bien réelles. Leur couple se fondait essentiellement sur le travail de sa femme, qui était couturière pour une grande marque de couture.


Lors de cette fête, Tokimasa alla chercher une part des nombreux plats exposés sur le banquet, tandis que Rika rejoignait les femmes qui discutaient sous un cerisier. Un homme fit signe à Tokimasa et le salua :
« Bonjour Tokimasa ! Comment vas-tu en ce jour de printemps ? demanda-t-il.
- Très bien et toi, Katsuhiko ? répliqua-t-il.
- Oui. As-tu trouvé du travail depuis la dernière fois ?
- Malheureusement non. Je ne comprends pas pourquoi personne ne me prend.
- Tu ne cherches pas beaucoup non plus ! affirma-t-il.
- Non ce n’est… »
Katsuhiko l'interrompit :
« Tu ne te rends pas compte que ta femme se tue au travail pour pouvoir payer votre logement, votre nourriture, assouvir vos besoins… Et toi, tu passes ton temps sur tes estampes, tu ne sors pas, je me demande même si tu la regardes parfois. »
Tokimasa ne répondit pas et baissa les yeux. Après un long silence, Katsuhiko soupira et prit la parole en changeant de ton : « Allons, oublie ce que j’ai dis, c’est la fête aujourd’hui ». Tokimasa se disait que Katsuhiko n’avait pas tort, qu’il était vraiment égoïste avec sa compagne. D’un air abattu et attristé, il regarda son épouse, souriante, irradiante de beauté. Il ne put réprimer un sentiment de rancœur envers lui-même. Tokimasa n’était pas très apprécié des hommes du village; ils étaient jaloux de son talent mais aussi de son charme et lui enviaient également sa femme. Ils disaient qu’il ne la rendait pas heureuse. Après la soirée en l’honneur du renouveau, dans le palais des Kobayashi régnait une atmosphère étrange. Tokimasa n’avait pas, contrairement à son habitude, dessiné quelques ébauches avant de se mettre au lit. Rika, inquiète, lui demanda :
" Tu vas bien mon chéri ?
- Rika... Es-tu heureuse avec moi ? demanda-t-il d’une petite voix."
Elle l’embrassa et lui répondit : « Je suis heureuse avec toi, et je le resterai tant que je serai à tes cotés ».
Le lendemain, Tokimasa avait le sourire aux lèvres. Un éditeur avait enfin accepté de le rencontrer et de voir ses estampes. Tokimasa, comblé par la chance qu'on lui offrait, prit ses plus belles esquisses, les glissa dans une pochette qu'il mit ensuite dans sa besace. Il embrassa sa femme, et sortit de sa demeure. Sur le chemin, marchant gaiement, Tokimasa salua chaque passant qu'il croisait, avec son plus grand sourire. Cet attitude surprit les habitants qui n'avaient pas l'habitude de le voir si heureux. Arrivé en avance pour son rendez-vous, il décida de s'asseoir sur un banc au bord d'un petit lac dans le parc qui se trouvait à coté de la maison d'édition. Il sortit ses planches pour les vérifier et les retoucher. Katsuhiko, qui passait par là en faisant un tour dans le parc pour se changer les idées, fut pris d'une grande jalousie, d'une grande rage quand il vit Tokimasa si radieux, retouchant ses dessins. Lui qui l'enviait et trouvant qu'il n'avait pas conscience la chance qu'il avait. Il s'approcha dans le dos de Tokimasa. Puis, d'un mouvement brusque, le fit tomber du banc. Tokimasa fut projeté au sol. Quand il leva les yeux, il vit ses dessins baigner dans le lac. Ce fut tout son avenir qu'il vit disparaître devant ces yeux, tous ses efforts, tout ce qui comptait le plus pour lui. Il ressentir un grand chagrin et une profonde amertume. Katsuhiko dit d'un air innocent:
"Je suis navré Tokimasa. Ce n'était pas volontaire."
"C'est toutes mes chances de réussite qui disparaissent.", répliqua tristement Tokimasa
L'heure du rendez-vous que Tokimasa attendait tant vint sonner. Celui ci alla voir le patron de l'entreprise, lui expliqua l'histoire, mais ce ne fut pas suffisant. Tokimasa se fit remercier puis sorti du bureau. Sur le chemin du retour, il fut pris d'une grande frénésie, sa colère envers tous ceux qui le haïssaient sans raison valable ne cessa de grandir. Il en avait assez. En rentrant chez lui, ne trouvant rien pour extérioriser sa rage, il prit une feuille, un crayon, et exprima toute sa fureur dans son dessin. Alors la furie de Tokimasa se dissipa, celui-ci reprit ses esprits, regarda son dessin, et fut surpris par ce qu'il venait de représenter. Tokimasa venait de déssiner Katsuhiko se faisant renverser par une voiture à un croisement près d'une école. Traumatisé par ce qu'il venait de dessiner, il rangea son ébauche dans le tiroir de sa commode et alla se coucher.


Cependant, le lendemain, alors que Tokimasa sorti pour se rendre dans le centre ville, il aperçut une foule agglutinée autour de quelque chose. Des agents de police examinaient tous les détails. Il s'approcha du lieu, et se rendit compte, que c'était bel et bien une scène de crime dont la victime n'était autre que Katsuhiko. Mais, ce qui secoua Tokimasa, n'était autre que la cause de la mort. En effet, Katsuhiko s'était fait renverser dans un croisement à coté d'une école. Un moment, il entendit parler deux agents, l'un dit à l'autre : "Il a été heurté par une voiture ce matin aux alentours de 9h27. Grâce à la vidéo surveillance de la banque d'en face, nous avons pu avoir une plaque d'immatriculation : RAIN 233 FEW18-45"
Pris de panique, Tokimasa, rentra chez lui, ouvrit le tiroir, observa son dessin de la nuit dernière. Et, vu ce qu'il n’aurait jamais voulu voir. Il regarda la plaque d'immatriculation de la voiture qu'il avait reproduit et dit lentement : " R... RAIN.... 233... FEW.... 18.... Et... 45 "


Tokimasa se rendit vraiment compte de son immense pouvoir, et comprit qu'il ne devait plus l'utiliser. Hanté par ces remords, il décida de faire un tour pour réfléchir à son pouvoir. Il se dirigea vers Hakaruna, le meilleur restaurant de la région, quand il aperçut avec un immense choc, sa femme en compagnie d'un homme dans le restaurant. Ils étaient à côté de l'entrée, près d'une fenêtre. Elle qui lui avait dit qu'elle rendait visite à sa mère. Pris d'une intense rage, lui qui lui avait voué fidélité, lui qui l'aimait tant, qui était pret à donner sa vie pour elle. Il prit son carnet à croquis violement, prit son crayon et commença à dessiner. Une fois achevé, il laissa couler une larme sur sa joue, fixant avec de grands yeux la scène qu'il venait de produire. Il avait crayonné sa femme et l'inconnu, se faisant renverser par un bus devant le restaurant. Il regarda une dernière fois sa femme, celle dont il était fou amoureux. Quand tout à coup, Rika aperçut son mari, elle se leva, prit le jeune homme par la main et se dirigea vers la sortie. Sur le trottoir dans face, Rika fit signe à son époux et lui cria : "J'ai trouvé un éditeur, cet homme a accepté de te prendre."
Tokimasa se rendit compte de ce qu'il venait de faire, maintenant qu'il commença à comprendre la situation, il vit sa femme traverser avec l'homme en courant, puis le bus arriva vers la droite. Il sauta vers sa femme et cria en larmes : "Rika !"


Mais il était trop tard. Sa femme et l'homme étaient morts. Il s'effondra lentement, observant la scène qu'il avait représentée, ne pouvant se dire qu'il avait tué sa femme, elle qui l'aimait. Il resta par terre, paralysé, laissa couler ses larmes sur son visage, se rendit compte de ce qu'il venait de produire. Anéanti, dépité, il glissa son carnet qui était tombé devant lui, l'ouvrit, prit de nouveau son crayon, et décida de dessiner sa dernière esquisse, d'utiliser son don, son pouvoir pour la dernière fois. Lui qui avait perdu la personne la plus importante à ses yeux, celle qu'il aimait de tout son être, plus rien ne le rattachait à la vie. Son dessin fini, il regarda le ciel, laissa tomber son crayon et s'écroula sur le trottoir. C'était lui qui était représenté sur son dessin, lui en train de mourir d'une hémorragie interne.

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