vendredi 5 février 2010

Les lettres de sang

Charles était un passionné de littérature et un collectionneur de livres comme en témoignaient les immenses bibliothèques qui se dressaient dans son appartement. Depuis son plus jeune âge, les livres étaient son seul moyen de lutter contre la menace que représentait la monotonie. Depuis peu, il n'arrivait plus à étancher sa soif de littérature et avait écumé presque toutes les librairies de Paris, du moins, en avait-il l'impression. Il avait appris que, récemment, un bouquiniste s’était établi dans un quartier proche du sien. Il décida d'y aller sans réellement penser qu'il pourrait y trouver de quoi satisfaire sa curiosité. En entrant, son regard se posa immédiatement sur un livre rouge, très imposant. Et sans prendre l'initiative d'en regarder le contenu, il acheta ce mystérieux ouvrage. Une fois rentré chez lui, il s'endormit, pris d'une soudaine fatigue. Il se réveilla soudainement. Il avait un horrible mal de tête et la lumière du jour semblait lui brûler la rétine. Chaque objet, chaque meuble l'agressait. Charles avançait, titubait sans savoir ce qu'il fuyait. C'est alors que se dressa devant ses yeux le vieux livre rouge, seul élément de la pièce qui lui paraissait accueillant. Et tout en oubliant sa douleur, il se consacra à la lecture de cet ouvrage. C'est seulement lorsqu'il voulut le feuilleter qu'il se rendit compte de la vérité : toutes les pages étaient blanches. Dans un de ces moments où il voulait fuir la réalité, sa seule porte de sortie venait de se fermer sous ses yeux. Il sentit un immense désespoir l'envahir, et décida de l'ouvrir à nouveau, dans un geste mêlé d’espoir et de désillusion. C'est alors qu'il découvrit avec étonnement que seule la première page était rédigée. Mais ce qui le frappa le plus, c'était l'écriture elle-même. En effet, elle était manuscrite et d'une couleur inoubliable, une couleur rouge sang. Charles commença sa lecture et alors qu'il aurait pu simplement se mettre en quête d'un autre livre, il voulut absolument reconstituer celui-ci et en découvrir l'intégralité. Sa première idée fut naturellement de retourner voir le bouquiniste. Toutefois, lorsqu'il arriva sur place, il n'y avait plus aucune trace du bouquiniste et sans trop se poser de questions, il prit le chemin du retour. Charles ne savait plus quoi faire et décida alors d’examiner le livre espérant pouvoir en tirer quelques indices. C'est avec stupéfaction qu'il découvrit que la deuxième page était, elle aussi, rédigée. Sa réaction était accentuée car il l'avait déjà regardée et n'y avait vu qu'une feuille blanche. Il la lut, entièrement fasciné par sa lecture. De ses yeux émanait une lueur d’intérêt. Soudain quelqu'un sonna à la porte, et Charles constata avec hébétude qu'il venait de lire une cinquantaine de pages. Il était effrayé, paralysé et la sonnerie s'interrompit avant qu'il ne réussît à se débarrasser de sa panique. Il resta assis, s'interrogeant sur ce qui venait d'arriver : comment avait-il pu lire autant sans s'en rendre compte? Et comment les pages étaient-elles apparues? Il était abattu et, avant d'avoir eu l'idée de s'installer dans son lit, il s'endormit. Son week-end était passé à une vitesse incroyable et il n'était vraiment pas en état de travailler. Il décida de prendre une semaine de congé. Il passa la première journée à somnoler dans son fauteuil. Il avait une envie croissante de lire mais n'en avait pas la force. Dès sa seconde journée de repos, il se sentait mieux et était prêt à mener l'enquête sur son mystérieux livre. Avant de lire la seule page qu'il ne semblait pas avoir encore lue, il prit soin de vérifier qu'aucune des suivantes n'était écrite. C'est alors qu'il se lança dans la lecture, et, avec un mélange d'appréhension, de curiosité et de précipitation, il tourna cette page. Tout en voulant se convaincre qu'elle serait forcement vierge, il espérait qu'elle ne le serait pas, c'est alors que l'impossible se produisit. En effet la longue feuille blanche était désormais remplie de caractères. Il était fasciné et la peur qu'il avait pu ressentir était maintenant réduite à néant. Il décida, non sans une certaine crainte, d'entreprendre la lecture de ce volume Il lut pendant presque une heure et sentit progressivement la fatigue l'envahir. Pensant qu'elle n'était que passagère et désirant à tout prix poursuivre sa lecture, il continua de s'engouffrer dans l'histoire qui se révélait progressivement devant ces yeux. Quelques minutes plus tard, quelqu'un sonna de nouveau à la porte. Il alla ouvrir. Il s'agissait de Jean, son meilleur ami qui venait prendre de ses nouvelles. Charles le regarda fixement pendant quelques secondes quant il se rendit compte qu'il ne sentait plus ses jambes. Il se laissa désespérément tomber sur le sol sans pouvoir bouger. Il voyait son ami, penché au dessus de lui en train d'essayer de le ramener à la raison, puis, soudain, plus rien, un écran noir et un réveil très difficile. Il se réveilla en sursaut et sut immédiatement qu'il était à l'hôpital à cause de l'odeur fétide que dégageaient les médicaments. Il se leva quelques secondes avant de se rasseoir en comprenant qu'il ne pourrait pas sortir immédiatement. Son médecin entra dans sa chambre, et lui expliqua que, selon son diagnostic, il ne souffrait que d'une légère carence en vitamine et que c’était sûrement dû au surmenage. Sans trop écouter, il acquiesça. Quelques jours plus tard, il pouvait enfin rentrer chez lui. Il se sentit soudainement découragé lorsqu'il se souvint qu'il devait retourner travailler le lendemain. Après une dur journée de travail, Charles n'avait qu'une envie: se détendre. En arrivant chez lui, il se laissa tomber sur le canapé et ferma les yeux quelques secondes. Lorsque ses paupières se rouvrirent, elles étaient fixées sur le livre rouge encore ouvert depuis sa visite à l'hôpital. Brusquement tout s'éclaircit dans son esprit. Plus il lisait, plus il se fatiguait, et plus l'ouvrage se complétait dans cette étrange écriture rouge sang. Instinctivement, il s'examina afin de découvrir quelques blessures et de vérifier que l'encre n'était pas son propre sang. Il ne trouva aucune plaie. Pris d'une soudaine panique, il décida de se débarrasser du livre. Mais un élément l'intriguait, si quelqu'un d'autre lisait cet ouvrage qui en souffrirait? Lui ou cette personne? Il ne pouvait pas prendre le risque de faiblir encore, il fallait qu'il détruise cette malédiction. Il saisit alors l'imposant manuscrit pour en déchirer les pages. Mais sa logique eut raison de son imagination. Comment un livre pourrait-il bien faire cela? Et tout en oubliant les étranges phénomènes survenus ces derniers jours, Charles réfléchit. La tentation était forte et sa volonté faible. Il céda et l'ouvrit. Contrairement à la fois précédente la peur envahi son âme, tapit dans l'ombre, cachée derrière son esprit logique. Il passa les trois quarts de la nuit à lire. Et lorsque qu'il eut fini, rien ne se passa. Son désir était cependant comblé car il avait réussi à vaincre cette bête rouge qui l'avait torturée pendant toute une semaine. Il s'allongea mais ne pus s'endormir, son excitation était trop grande. Tout à coup, il se rendit compte que tout ce qui l'entourait devenait de moins en moins net. Tout avait l'air beaucoup moins réel et sa vie perdait tout son sens. Puis Charles se réveilla. Il était en sueur et il avait une impression très étrange, mais ne savait pas laquelle. C'est lorsqu'il vit la date sur sa montre qu'il comprit. Il ne s'était en fait déroulé, depuis l'achat du livre, que quelques heures et toute son aventure n'était qu'un rêve. Cette impression qu'il ressentait était simplement celle de vivre. Il but quelques gorgées d'eau avant d'aller se recoucher. Il rouvrit les paupières en sursaut et accourut dans le salon où il trouva enfin le livre posé sur sa table basse. Charles l'ouvrit. Il eut à peine le temps de reconnaître cette étrange écriture lorsqu'il s'écroula violemment sur le sol.
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